Contorsions

         «… euh.. j’hésite, j’ai un pied qui me gratte, je fais la paix et la sérénité d’esprit en le grattant. Au commencement, j’étais seul et je ne savais pas quoi dire. Il m’est venu tout naturellement l’idée de parler de n’importe quoi, de ce qui me tombait sous mes yeux parce qu’il fallait bien se lancer, se jeter à l’eau et tenter de nager. Je parle à deux endroits différents, dedans et dehors. Il y a l’Endroit avec E majuscule que je peux pas appeler autrement et le reste, ma maison, la rue, le parc aux loups, la M.J.C.. Je parle d’autre chose que ce dont j’ai envie de parler à la M.J.C. puisque c’est mon lieu de travail. Cependant mes rapports sont amicaux avec tout le monde et on se fait une petite confidence de temps en temps. A l’Endroit c’est-à-dire dedans, je suis obligé de parler à des gens dont c’est le métier d’écouter les autres parler. Ailleurs, c’est-à-dire dehors, je parle et je respire car j’ai compris que je ne m’en sortirais pas si ça ne devenait pas comme naturel. Et puis, il y a le danger qui menace, le danger qu’Ils m’emportent si je ne fais rien pour contrecarrer leur plan. A défaut d’employer des mots plus justes, on vous priera de m’excuser. Après seulement, j’ai pensé qu’en l’enregistrant sur mon magnétophone portatif, je l’aurais à ma disposition pour toujours et pour le pire, que je pourrais ainsi l’écouter et réfléchir dessus, allant de soi que si je parle ce n’est pas pour ne rien dire mais pour essayer de m’expliquer ce qui m’arrive et ce qui arrive. Tout ça servirait donc de préambule pour mettre les choses au point avant d’entamer ma résolution qui est irrévocable. Alors je témoigne, je dis ce qui m’arrive en commençant par ce qui se passe de plus tragique sans en avoir l’air, ce qui se passe derrière le parc aux loups, dans la campagne, au croisement des chemins, en septembre.
              Donc de la terre je regarde, je regarde la terre. Est-ce que je regarde la terre, de la terre? Est-ce que je regarde? Est-ce que c’est de la terre que je regarde? Ils sont là et ils me regardent regarder de la terre. Est-ce qu’ils me regardent regarder de la terre? Est-ce qu’ils me regardent? Est-ce de la terre qu’ils me voient regarder? En tous cas, ils sont là, c’est une chose sûre, ils sont là, groupés en demi-cercle et ils regardent quelque chose sans parler. Est-ce parce qu’ils ont les yeux ouverts? Il y a longtemps que je sais combien ils sont, combien sont ces femmes, ces enfants et ces hommes; il y a moins d’enfants que d’hommes, il y a autant de femmes que d’enfants, il y a donc moins d’hommes que de femmes et d’enfants. Je les compte parfois, pour vérifier qu’ils sont bien tous là. Je dis un homme, une femme.. parce qu’ils sont comme moi, ils ne sont pas méchants, ils ne veulent rien. Si l’un d’eux, celui qui se tient en retrait par rapport aux autres qui ne sont pas en retrait mais pas en avant de moi  non plus, s’il lève le bras donc, c’est amusant, c’est la seule réflexion que ce geste attire, il semblerait qu’ils ne sache pas faire autre chose, il lève le bras car il ne veut pas parler, il lève le bras et le baisse au bout d’un moment quand il doit fatiguer. Donc, je le regarde lever le bras; est-ce que je le regarde qui lève le bras ou bien est-ce que je regarde les autres qui ne lèvent pas le bras? Parce qu’il n’y a que lui qui lève le bras si je regarde tous ces gens à la fois, et s’il y a un bras levé parmi eux, alors c’est lui qui le lève et pas un autre.

              Un peu plus tard, je marche dans le parc aux loups. la nuit approche, je n’y vois plus clair, j’écoute mes pas pour savoir si je marche dans l’allée étroite ou sur l’herbe qui borde l’allée.  Je me demande si je peux marcher d’un bout à l’autre du parc aux loups sans rencontrer quelqu’un. Pour répondre, comme je suis arrivé à la sortie, un passage entre deux barrières, je reprends le chemin en sens inverse. Il viennent à nouveau, je voudrais ne pas parler d’eux maintenant. Ce n’est pas que je n’en ai pas envie mais j’essaie chaque jour d’exercer ma volonté à choisir si je dois être méchant ou si je veux quelque chose. Elle apparaît, grise, tordue, elle n’a pas la vertu d’attendre, elle veut une réponse immédiate à son choix. Je ne répondrai pas. Face à eux, qui suis-je?

              Le parc aux loups est un parc où il n’y a pas de loups, où il n’y a aucun animal. J’ai ressenti ce besoin de parler un peu avec vous. Devais-je commencer en parlant d’eux ou en parlant de moi? J’étais dans le parc aux loups et la nuit tombait, j’avais un peu froid mais pas faim, est-ce que j’avais vraiment envie de parler? D’eux ou de moi? J’ai comparé ma parole à un ronronnement: on ne comprend pas mais on sait ce que ça veut dire. Je voulais parler de leur avenir. Le mien est tout tracé. Quand je rentre là-bas, après mille cinq cent trois pas, je me contente d’une assiette de soupe et je vais dormir. Ils veulent que ça s’arrête. Je le vois bien à la manière dont ils me regardent. Que les choses soient claires, ils ne me regardent pas, ils ne me voient pas, ils sont.. une figure de mon esprit, je ne leur dois rien. Si je veux. Si je veux. Au sept-cent-quarantième pas, je passe à un croisement de rues. Au bout de la rue perpendiculaire à celle où je marche, si je tourne à droite et qu’aussitôt, j’ouvre la première porte avec une grille mais je ne dis pas de quel côté de la rue, je suis chez elle. Ils ne la connaîtront jamais, elle est mon grand secret comme chacun en a et comme eux. Tout un jour, je leur ai  donné la parole, je n’ai plus envie de parler; si je leur laissais encore la parole, peut-être diraient-ils leurs secrets? Quand ils parlent, c’est pour ne rien dire parce qu’ils disent toujours ILS et ILS, ça ne veut rien dire. C’est comme s’ils parlaient à d’autres personnes pour éviter de se confier à moi. Je ne peux pas entrer dans leur jeu de cette manière, quand l’un d’eux, celui qui a une voix monotone, s’amuse à me tromper – l’autre jour il m’a dit tout-à-trac tu me fais peur! – ils croient peut-être que je me fais des illusions sur leurs intentions, ils sont méchants, ils veulent que je meure. C’est pourquoi je ne leur laisserai pas la parole une fois de plus, c’est pourquoi, si je veux être radical, ferme, intransigeant, je me dois de ne plus parler d’eux et il ne faut même pas que je me pose la question de savoir si je peux parler d’eux; à la limite, je peux aussi me taire ou faire l’effort de concentration autour de moi ou autour d’elle, autour d’elle surtout. Ne suis-je pas déjà allé trop loin en indiquant la rue où elle habite? Je ne sais pas comment dire, ça viendra petit à petit; pour se concentrer, il faut du silence, je devrais me taire un peu et voir si je peux respecter ce que les autres m’ont dit: pour que tout se passe bien, il faut être calme et faire une chose à la fois. Quand vous allumerez une cigarette, ne vous dites pas je vais la fumer ça sera bon, demandez-vous comment vous l’allumez, avec quoi, en faisant quel geste, sans penser à votre envie de fumer; vous aurez tout le temps d’y penser ensuite. Vous rencontrerez bien quelqu’un pour vous aider, enfin vous parler. Ça sera votre intimité. Mais vous ne devez pas l’effrayer, soyez calme et clair, vous voulez lui parler, vous ne voulez pas savoir qui est sa famille, s’il peut répondre, si ses dents sont en bon état ou s’il a entamé une procédure pour divorcer. C’est vous qui parlez, que c’est vous et pas un autre. Si je me tais, je me tais. Et pendant ce temps-là, je ne pense pas à eux. Ou alors comme maintenant où je suis dans le souterrain qui relie ma cave à celle de la maison voisine et qui est bouché du côté de la maison voisine par un mur de ciment. Je suis assis sur une chaise, j’ai du papier sur les genoux et je note ce que j’entends. Mes jambes tremblent un peu parce qu’il fait froid, j’ai de plus en plus de mal à écrire à mesure que j’écoute. J’ai tout un côté de la tête plaqué contre le mur et j’ai froid à la tête et je ne sens plus mon nez. N’est-ce pas que c’est comme ça qu’il faut que je m’y prenne pour y parvenir? Leur dirai-je demain. Ils ne diront ni oui ni non, j’en suis sûr, ils feront des remarques sur mon attitude- pourquoi plaquer sa tête quand on entend aussi bien sans la plaquer?- Ils ont toujours quelques remarques critiques à faire, ce n’est pas de leur faute, c’est leur métier qui veut ça.  Ce que j’entends, ce que je perçois, ce sont ces voix qui semblent lointaines et partagées par un homme et deux femmes, je suis partagé entre la peur d’attraper froid et la curiosité, ma seule curiosité, de reconnaître au moins un mot dans ce qu’ils disent. C’est un délice que de voler un mot ou un objet dans le cadre lumineux et sans rideau d’une fenêtre ouverte sur l’intérieur d’une habitation; même un petit oui me serait délicieux. C’est ma douce folie que de convoiter sans m’approprier, que de me sentir concerné sans piper goutte au débat. Cela requiert également de la concentration, devrait-elle transformer le murmure en mots. Je ne fais pas exprès d’écouter ou de regarder, mais dans une ville il y a toujours des bruits et des objets qui s’offrent naturellement à mes sens. Je me contente de me rapprocher d’eux pour mieux les… d’ailleurs, c’est ainsi que j’ai fait la connaissance de cette femme entre deux âges mais plus jeune que moi, comme elle sortait de l’Endroit et que j’y rentrais. Entre deux âges, il serait bon de préciser ce que veut dire âge. Mais je m’égare, je parle d’elle et qu’importe son âge ou son célibat puisqu’il s’agit d’elle dont je me suis rapproché et qui est désormais mon amie la plus chère, c’est-à-dire la plus chérie mais dans ce cas là il n’y a rien à dire, le problème  est classé; lorsque je lui parle, pour donner un exemple, elle me répond , nous échangeons souvent des sourires et des clins d’oeil. Pas comme celui qui ne répond pas quand on lui parle, c’est son métier qui veut ça, après tout, c’est moi qui parle, qui doit parler. Si je veux, si je veux. Je suis au parc aux loups, c’est la nuit et je dis la route pour aller chez elle. Ça ne m’intéresse pas plus que ça, si j’en parle c’est pour dire quelque chose, briser le silence qu’ils ont désigné comme mon plus grand ennemi; le problème est classé aussi, il n’est pas dans un tiroir, il est là posé immobile entre le pot de gelée royale et la boîte à sucres ou entre ma cave et le mur de ciment. C’est l’envie pressante de chaleur qui me fait partir. Je suis en bas des marches de la cave; sur la dernière marche, il y a un panier qui contient des bananes, deux saucissons, une boîte de sardines, une plaque de beurre, un pain. Si j’ai faim, j’ai faim, si je vois cette nourriture je n’ai pas faim, c’est de la gourmandise, je mouillerais un bout de pain d’huile à sardines, je me régalerais donc je ne mange pas. J’enfile le pardessus de mon père, je sors. Je suis  remonté de la cave, j’ai éteint la lumière, j’ai donné une écuelle de lait au chat avant d’éteindre la lumière et après être remonté de la cave. Chaudement vêtu grâce à mon père qui ne portera plus le manteau, j’ai mis le papier où je n’ai rien écrit et le crayon dans une des grandes poches, je suis sorti par la droite vers le parc, la M.J.C., le magasin d’alimentation et sa maison à elle. Au bout de trois-cent-deux pas, j’ai pris à gauche une ruelle obscure et après cinquante pas, j’ai enfilé une venelle non moins obscure sur la droite vers le parc et sa maison; il y avait deux chiens qui faisaient la bête à deux dos en hurlant, quelqu’un leur a envoyé une chaussure et j’ai failli la prendre dessus, c’était peut-être pour moi. J’ai continué en ne pensant qu’à ça, en levant continuellement la tête pour parer à une éventuelle chaussure. A cinq-cent pas des chiens qui faisaient toujours du ramdam, j’ai été tout droit et non à gauche vers le parc où des personnes malintentionnées se promènent la nuit.  De toutes façons, j’allais vers elle. Des fenêtres s’étaient allumées mais elles étaient trop hautes pour que j’y vois quelque chose. C’était toujours à cause des chiens et c’était quand j’étais passé près d’eux. J’allais ou je vais ? Il y a cette confusion qui est sans importance de prime abord puisque je suis en vie et que je mange à des heures irrégulières et que je n’ai pas besoin de le dire puisque je ne mange pas.  Que tout-à-l’heure.. je me replace dans le contexte de la cave glaciale et du panier de victuailles, je me suis dit: je ne mange pas. Point. Je mets: je vais, il faudra que je le note, y revenir plus tard, que j’en parle à l’Endroit et que je leur demande comment ils font, eux. Je sais qu’ils ne répondront pas mais dans leurs regards ou dans leurs gestes, je saurai bien déceler la réponse qu’ils m’auraient faite si j’avais appartenu à l’Endroit, si j’avais été de la maison comme ils disent. Donc je vais. J’arrive à sa rue, une grande rue  éclairée par des réverbères façon début du siècle, large comme une piste d’atterrissage d’avions, toute craquelée tellement la municipalité a peu de moyens pour réparer les rues. C’est ici vers la fin de la ville, mais c’est pourtant un quartier où les gens paient de gros impôts car elle me l’a expliqué longuement et rageusement peut-être parce qu’elle avait trop bu d’alcool ou qu’elle voulait me mettre à la porte, ce qu’elle a fait d’ailleurs; ou simplement, il faut y penser, parce que les impôts sont vraiment trop lourds. A cause que la municipalité ne veut pas s’allier à un certain parti et qu’elle en subit les conséquences, la municipalité , pas elle. Oui, elle me met souvent à la porte quand elle voit que je veux traîner ou que je n’ai pas grand-chose à dire. Juste quand je sors, elle a toujours un mot d’excuse qui fait que je me sens obligé de revenir dès le lendemain puisque je suis innocenté par elle. La porte se referme doucement. Message reçu!

              Chez elle, deux fenêtres sont éclairées. Depuis dix-huit minutes que j’observe sa maison, un bloc de briques haut et étroit muni de deux fenêtres au rez-de-chaussée, de deux fenêtres au premier étage et d’un oeil de boeuf dans les combles, avec un toit en terrasse où elle se bronze l’été, elle ne parle pas quand elle bronze.. comment fait-elle pour ne pas parler? Elle doit penser ou alors si elle ne pense pas intensément, c’est à n’y rien comprendre, non! Elle doit penser à son corps enduit de crème, à son deux-pièces, son maillot recouvrant un pouce de chair, aux parties de son corps qu’il lui faudra exposer pour obtenir un bronzage uniforme de telle manière qu’en changeant de position, elle en retrouve une tout aussi confortable, qu’à tout-le-moins l’ankylose qui gagne un point précis s’évanouisse. Je parle de ses fenêtres, si je veux. Ne pas digresser. Je l’ai vu passer tenant dans ses mains l’encrier en bronze que je lui ai apporté pour son anniversaire qui tombe le vingt-cinq mars. Nous sommes le dix-sept septembre et elle est passée devant sa fenêtre avec l’encrier dans ses mains. J’ai pensé qu’il serait original de lui offrir un encrier parce qu’elle n’écrit qu’avec des stylos à bille, qu’il serait  par excellence un objet de décoration. Quand je l’ai acheté, à l’autre bout de la ville, chez un antiquaire qui liquidait son fonds de commerce, je l’ai fait remplir d’encre pour ajouter au charme de sa désuétude. A-t-elle envie de le déplacer? Ça ne fait pas de doute. Ou bien elle déplace des objets machinalement sans y penser, en pensant déplacer autre chose. Ça m’arrive aussi, un point commun que nous partageons sans le savoir. Mais si je ne le sais pas et elle non plus, nous y pensons peut-être comme je le fais en ce moment où je pèle de froid mais où cette fois-ci mon investigation plaisante ira jusqu’au bout. Si je veux, si je veux. sans doute quelqu’un l’a déjà fait devant elle, mais je ne veux pas penser à ce quelqu’un même s’il n’est mis en cause que pour ce geste anodin. Le vingt-trois mars à dix heures trente-deux minutes, l’antiquaire remarquait à mon intention qu’un tel objet doit rester immuablement à une place qu’on lui confère délibérément, résolument. Il expliquait comment un porte-plume eût pu être l’accessoire adéquat, sans vouloir me blesser. Je dis, mot pour mot: – L’encrier décorera, son futur possesseur n’écrit pas au porte-plume. Pour brouiller les pistes. Etait-ce bien elle? C’était elle, j’ai vu son chignon, j’ai reconnu son profil,  la légère voussure de son dos. Depuis neuf minutes je ne vois plus que la fenêtre illuminée et dans son fond, une ombre qui passe et repasse, donc des ombres. Des ombres? Cela veut-il dire qu’elles sont plusieurs au 27, avenue des Coudriers, à onze heures quarante-quatre? A travers une autre fenêtre éclairée, je distingue bien une ombre puis une autre, seulement, je peux leur attribuer un sexe et un semblant de physionomie, et si je compte bien, cela fait deux ombres différentes; un, celle d’une femme cambrée, deux, celle d’un homme courbé, un, les deux petites collines, deux, la calvitie. Mais au 27, rien qu’un halo anonyme. Si ce ne sont pas les doubles-rideaux qui me jouent un tour. Si je veux. La fatigue remplace le froid. Contre ma volonté de nouveau, je rentre dormir. Je l’ai vue, j’ai dit que je l’ai vue, je vais pouvoir y penser à tête reposée; Demain est un autre jour, demain, je vais à l’Endroit. Oserai-je lui demander des explications sur quelque chose qui n’en nécessite pas, et si explications il y a, elles me concernent en propre puisqu’elles dépendent de mon plus grand secret. Si je veux.

              A un pressentiment, je sais qu’elle n’est pas là. Je gravis les marches nombreuses qui mènent à l’entrée accueillante de l’Endroit. J’y vais dorénavant sans appréhension, n’ayant pour toute arrière-pensée que celle de bien dire les choses à mon habituel interlocuteur. Si c’est une arrière-pensée.. noter: qu’est-ce qu’une arrière-pensée? Si c’est mon interlocuteur puisqu’il ne dit pas un mot.. ce sont mes mots qui comptent, c’est vrai. J’imagine qu’il est un magnétophone, qu’il embobine tout mon blabla et qu’un jour, il me le ressortira du début à la fin. Ça me fait rire rien que de le voir parce qu’il arbore sa mine de cochon-magnétophone. Est-ce que je peux dire ça? Eh bien, qu’est-ce qui ne va pas, cochon-magnétophone? Pendant ce temps, je ne pense pas à elle, je ne pense pas à ILS. Elle n’est pas là, la belle affaire;  je ne suis entré qu’une fois dans son bureau, pour des formalités mais on se connaissait déjà, elle m’a offert un café, elle a paru étonnée que je ne connaisse pas PROVIDENCE où elle partait. Son étonnement était beau. Elle m’a dit qu’elle emmenait la photo du groupe qu’on a faite pour le jubilé de l’Endroit et où je suis à côté de mon interlocuteur car je ne l’avais pas encore rencontrée. Sinon, on ne discute jamais ensemble dans l’Endroit. Alors aujourd’hui pas plus et encore moins que d’habitude. Aucun sentiment.

              Donc il est là face à moi. Nous nous trouvons dans une pièce au plafond blanc, aux murs blancs, très haute. Une table en bois blanc et deux chaises bancales constituent le mobilier. Une fenêtre minuscule, perchée à plus de trois mètres du sol blanc oblige  un éclairage artificiel. Sur la table, ce gars-là, je peux le dire, pose ses papiers et son stylo-plume, et pour ne pas être en reste, je pose mon paquet de cigarettes et mon porte-feuilles vis-à-vis de son matériel. C’est toujours ce que je fais quand j’ai envie de parler, je me déleste du maximum de choses. Il faudra que j’essaie de parler tout nu bien que je n’aime pas être tout nu à part quand je dors. Je choisis toujours des vêtements qui me procurent le confort d’une seconde peau. Je suis frileux. Au début, je n’arrivais pas à entrer dans son jeu qui est le mien également, mais c’est lui d’abord qui a imposé ses règles:- vous parlez, je vous écoute. J’ai précisé, je parle et vous m’écoutez et le tour fut joué, c’est moi qui parle si je veux. Son stylo roulant ostensiblement entre son pouce et son index droits, l’autre index appuyé sur la tempe, les yeux dans le vague et de biais, puis fumant la cigarette que je lui avais offerte et moi aussi fumant, et sans un mot ou presque, lui regardant derrière moi, mon ombre, moi regardant au-dessus de lui, rien, lui plongé sans doute dans une réflexion essentielle, moi, sans autre forme de pensée que cette habitude à manipuler des chiffres, à les bouleverser sans queue ni tête, incapable de la moindre phrase mentale, du plus petit désir de parler, le premier jour est ainsi passé. A la fin de la séance de ce premier jour, il a cependant remarqué en glissant avec un geste malhabile son stylo dans une poche intérieure, qu’il s’était peut-être trompé sur mon aspect extraverti. Je ne sais toujours pas ce que ça veut dire, je n’ai pas compris le sens dans le dictionnaire. Si je veux je le saurai. Il me fixe en silence. Je laisse passer une minute que je compte seconde par seconde dans ma tête. J’ai imposé ce silence comme on impose une loi, les mains. Mais lui vient-il à l’idée que je puisse être silencieux parce que lui-même ne parle jamais en premier? Que je réponde à son silence, que j’applique une règle implicitement créée par lui? Mais c’est moi qui me tait, c’est elle que je connais pour lui avoir offert un cendrier, c’est moi qui.. parce que je le veux bien.

              Or donc, lui dis-je, je ne le dis pas, je transcris systématiquement en discours indirect, mieux, je dis du discours indirect.. Louis marchait l’autre nuit dans la rue et épiait des fenêtres éclairées. Au bout d’un moment, il s’arrêta sous une fenêtre éclairée parce qu’il savait qui habitait derrière cette fenêtre. Il n’était pas sorti pour prendre l’air ou par goût des promenades nocturnes, pas plus qu’il n’attendait là sous cette fenêtre éclairée, une quelconque révélation. Il vit une ombre tenant quelque chose, nous dirons un encrier, passer derrière la fenêtre une seule fois. Il attendit neuf minutes ou un autre nombre de minutes et comme il avait froid, il décida de marcher un peu. Il était sous la fenêtre donc il s’en éloigna en marchant. Après quelques pas, en se retournant et en regardant vers la fenêtre éclairée, il vit plusieurs ombres mais successives, passer. Derrière la fenêtre. Soit, une seule et même personne faisait les cent pas, soit différentes personnes se trouvaient passer derrière la fenêtre les unes après les autres. Que voulait-il, que conclut-il? Je laisse ma réponse en suspens. Il s’est endormi le stylo entre les mains tout droit sur sa chaise. Je claque des doigts. Il dort. Je sors, je vais dans son bureau à elle, dix pas à droite, quinze pas à gauche, je dirai que je viens prendre un rendez-vous mais je sais qu’elle n’est pas là.

              Elle n’y est pas. Il est aussi bien rangé que d’habitude, lumineux et spacieux. Par la fenêtre je vois l’autre qui s’en va en conversant avec un grand monsieur il pleut ils sont nu tête ils accélèrent – il m’a oublié le traitement rentre quand même- le pas à mesure qu’ils approchent de la sortie ils sortent patte blanche ils grimpent dans un taxi le taxi démarre. Sur sa table de travail je vois l’encrier, je m’avance pour constater que c’est bien celui que je lui ai offert avec son minuscule boulier que j’ai oublié de mentionner antérieurement. Elle tenait un autre objet hier soir, quelqu’un d’autre qu’elle, qui lui ressemblait, tenait un autre objet que l’encrier hier soir.

              Je trouve deux lettres en rentrant chez moi. Cela me réjouit à chaque fois. Je décachète la lettre les yeux fermés, je déplie la missive et j’ouvres les yeux.

         «  Je te souhaite un joyeux Noël et une excellente année. Anne.

              et moi pareil, en pensant bien à toi. Sylvie.

              reçois mes meilleurs voeux, je t’embrasse. Rachel.

              dire que tu pouvais venir il y a quinze jours  enfin, à mon tour bonne année joyeux Noël on pense à ta santé. Marie.

              Elles m’ont laissé le mot de la fin, je répète ce qu’elles ont dit avec de gros baisers de ton Andréa et la meilleure santé possible.»

            « En soulevant le couvercle, on découvre ce crâne dans le bouillon de légumes. Elle aime les soupes originales et prétend que les vieux os ont une saveur subtile. Au préalable, elle a découpé une petite calotte dans la boîte crânienne et y a inséré une cervelle de mouton piquée d’ail et de clous de girofle.  On se pourlèche les babines, on attend impatiemment l’heure de se mettre à table.»

              Cette lettre est anonyme, elle est belle et me fait très plaisir, sachant d’où elle provient. Elle est dactylographiée, je crois que je la ferai encadrer. Je l’avoue, alléché par cette recette, je sors en direction du magasin d’alimentation sous la pluie qui tombe vers aussi chez elle et le parc aux loups. Je ne compte pas mes pas pour aller quérir une divine cervelle et des piles longue durée. Je chantonne: « En soulevant ma tête, tu vois des vers charnus et des pêcheurs qui les plantent sur leurs hameçons, les oiseaux chantent, ce soir, soupe de poissons au fond des bois en compagnie des  gourmets en smoking qui s’entretiendront de la mutation des arêtes en chair…» J’arrive au magasin échevelé, derrière le plexiglas il y a de jolies femmes, des serveuses et des clientes, des piles et des cervelles; dans les rayons on circule sur une berge, je me sens comme un poisson dans l’eau. Ils sont là, ils sont venus. Endormi rêvant je suis. Ils sont entrés dans mon festin chargés de lourdeur de sens, je l’ai senti à une pesanteur soudaine, ma tête a voulu prendre l’angle du repos, je l’ai redressée en saisissant mes piles. Voilà donc ce que je suis, un contenant de monstres; d’ailleurs n’en faut-il pas pour preuve le galimatias dans lequel je m’embrouille et qu’ils m’inspirent. Dans ces instants je suis incapable de compter ou de regarder envieusement une cliente du magasin. C’est alors que surgit l’image d’une cervelle de mouton cuite au beurre noir et ma faim est plus forte que tout le reste, la faim ça prend le ventre, ça vide le cerveau oh.. une fraction de seconde qui rigole de me voir plonger mes mains dans le fond des poches du manteau, dépasser le fond pour fouiller la doublure, tomber sur des miettes, les remonter, les avaler goulûment à manquer de m’étouffer. Ils ne sauront pas la suite, je paie mes cervelles et mes piles à la dame avec qui j’ai l’habitude, elle me demande si je profite des promotions parce que les cervelles sont en promotion, c’est gentil de sa part, 15,50 au lieu de 28,50 la cervelle ce qui fait 45,06 % en moins du prix de vente normal. Elle me rend 448,50 sur mon billet, elle me fait son sourire habituel, je sors, je suis à l’air libre, je compte un, deux, trois, quatre, cinq.. avec une incartade, une seule, que je ne mette rien en péril jusqu’à mon domicile afin de lorgner une paire de jambes, enfin, des mollets de femme sans plus, deux mollets sans les cuisses sans les deux fesses sans les deux hanches sans les deux seins sans les deux épaules: dix. Rien ne m’embête tant que de ne pas pouvoir compter une femme jusqu’au bout. Je suis à dix-huit pas de chez moi, dussé-je agrandir mes enjambées; je pense que ce soir, je téléphonerai à Ghislaine. Elle, je la compte à ma mesure.

              Je mange toujours au salon, mon assiette sur les genoux, posés sur un lutrin raccourci devant mon fauteuil Napoléon, un livre, un magazine, une photographie,une reproduction de tableau. Le chat en haut du dossier, happe avec une dextérité inouïe ce que je lui jette. Je suis au salon mais je ne mange pas, j’ai poussé mon fauteuil à côté de la fenêtre entrouverte et j’écoute, un cahier SEYES 29×21 sur les genoux, ce que les gens disent en passant. Je note tous les mots que je peux saisir les uns après les autres et ensuite, je lis le résultat qui m’endort. J’ai mis une de cervelles de mouton dans un bocal de formol, je l’ai photographiée, je ferai faire un agrandissement que j’afficherai sur le mur de telle façon que je puisse le voir d’où je me trouve maintenant puisque c’est ma place favorite. J’aurai l’impression, tout en écoutant les bribes réchappées, qu’elles proviennent de cette cervelle que je m’appliquerai à fixer intensément.

              C’est le passage à l’acte qui m’a toujours paralysé, c’est pourquoi je téléphone à Ghislaine dans une tranche horaire vacante.  On a tout le temps de parler et de se dire ce qu’on s’est dit dès le commencement. Elle aime que je me répète. Cela renforce mon sentiment d’amour pour elle et c’et réciproque. Elle joue d’abord le registre de l’indifférence, puis perce sa sincérité qui signifie qu’elle m’aime oh ! Je le crois, j’en parle, je le crois, si je veux, je le veux donc elle m’aime. Ça ne peut pas être autrement. Exemple: « .. si des fois j’en ai parlé à Lucien une chignole et un marteau on a pas les moyens avec un peu d’adresse où ça où ça Zoé Zoé ooh iih uuh tu me les bête à manger la paille dans un mois.» Exemple. Je lui ai dit: – tu as des yeux bleus. Elle m’a dit: – oui. J’ai voulu qu’elle porte une robe de soie rose. Oui, j’ai dit tu habites près de chez moi. Plus prés de chez moi serait-elle, devina-t-elle, plus nos amours téléphoniques prendraient de valeur. Je pensais: loin des yeux, près du coeur. Elle répondit: – à deux pas. J’ai fermé la fenêtre à cause du froid, je suis en train de parler au chat qui m’observe tout ahuri. Ce n’est pas l’heure où je lui parle habituellement. Il vint un matin par la porte ouverte sur l’été alors que je trompais le temps en caressant l’idée d’aller me baigner à la rivière. J’ai donné à manger au chat, je ne suis pas allé me baigner, je lui ai dit comment je m’appelais: COPI ROBERI MERRY, quel était mon âge: 49 ans, je lu ai montré ma carte de membre actif de la M.J.C. et les radiographies de ma tumeur au cerveau qui a été opérée avec une certaine réussite il y aura dix ans le vingt-huit janvier parce que je souffre de migraines passagères accompagnées d’envies de suicide rassérénantes. Le chat m’écoutait, j’ai compris qu’il s’appelait Prolepse et que son pedigree était resté au vestiaire. Je lui ai fait essayer mon fauteuil, je lui ai lu une page de GEORGES BATAILLE pour le mettre dans l’ambiance que je désirais ou tout ça dans un ordre différent. J’oublie vite. Son numéro est écrit en gros chiffres sur mon carnet d’adresses. Un jour, ne me souvenant plus de son prénom, j’ai tiré le numéro d’une autre femme que je connaissais et dont je ne me souviens plus aujourd’hui du nom. J’étais persuadé de tomber sur Ghislaine et ça ne fut pas elle. Rien ne prouve que ce n’était pas elle, mettons qu’elle se fût appelée Corinne et que j’eus dit:- Allô? Corinne? Est-ce que tu m’aimes toujours? Supposons qu’elle eût répondu oui et que j’eus continué à l’avenant, alors, ça veut dire qu’elle n’est pas jalouse, en cherchant bien elle n’a pas beaucoup de défauts, mais celle qui  était au téléphone a bien dit oui et puis, avec un bruit étranglé, a raccroché. Elle a parfois l’esprit taquin. Un soir, où je commençais par mon sempiternel est-ce que tu m’aimes toujours? Après une hésitation, elle m’a demandé à brûle-pourpoint de l’appeler Anne-Marie et de jouer moi-même un autre rôle. Je lui ai dit très crânement: permets-mois de te le proposer et je suis d’accord. Elle m’a dit: oui donc je l’ai appelée Anne-Marie et je lui ai dit je te déteste je veux te faire mourir à petits feux. Elle a beaucoup apprécié quand j’ai précisé les moyens que j’emploierais pour la détruire. Je lui avais présenté ma règle du jeu pour savoir comment on jouait sur les deux tableaux de l’arbitrage et de la participation active, et, sans esprit de domination, ça je le dis, je le jure  je voulais savoirrrr.

         Mais ce soir, la certitude est, qu’un jour banal, on ne plaisante pas avec des sentiments. Est-ce que tu m’aimes toujours? J’allume une cigarette. Oui mais pas toujours. Je m’inquiète du ton calme et semblant dégagé d’une emprise, le contenu en soi est insignifiant elle veut peut-être que la question soit formulée autrement comme elle porte une nouvelle robe. Pourquoi pas toujours? Parce que quand je dors, je ne pense pas que je t’aime. Soit elle se moque de quelqu’un, soit elle prépare le terrain. Si elle ne l’aime pas, donc elle ment mais elle doit se prêter au jeu parce qu’elle est         pour ça et elle ne sera plus          pour ça si elle ne joue pas le jeu sans plus d’obligation à me mentir mais le mensonge ne se nuance pas. Si tu ne m’aimes pas toujours qui prouve que je t’aime toujours? Si! Je t’aime! Mais tu peux ne pas m’aimer j’en conviens, parce que si tu mets en doute le fait que je t’aime, tu conclus aussitôt que tu pourrais ne pas m’aimer, ton amour dépend-il du fait que je t’aime? Embarrassé déjà triste mais tu dis toujours toujours. Cette femme a répondu correctement à toutes mes questions. Pourquoi ne m’aime-t-elle plus?

              Tout tourne rond, c’est-à-dire part et revient à son point de départ. Un après-midi de septembre qui est tous les après-midi de septembre, qui ressemble à ceux que je vis en temps ordinaire, rond et carré. 1. Je mange ou je ne mange pas en début d’après-midi. 2. Je sieste ou je ne sieste pas. 3. J’espionne les passants ou la sieste se prolonge. 4. Mon déjeuner se prolonge et j’ouvre les fenêtres en grand pour que les yeux des passants rencontrent les miens et qu’ils sachent qui a entendu leurs dernières paroles et encore ce qu’ils disent au moment où ils me découvrent pendant que je mange. 5. Je peux brancher le magnétophone si la sieste dure sinon c’est ma voix embobinée sur cinquante-huit cassettes qui anime en permanence mon intérieur feutré et douillet, en sourdine ou à mi-volume. Par la même occasion, elle met en fuite ceux qui savent que si j’ai le malheur de me taire et de ne plus m’expliquer comment, ils m’envahiront. Mais est-ce maintenant que je prononce ces mots avec lucidité ou bien était-ce une autre fois qui n’est pas revenue faute de mon attention fluctuante? Ça m’eut fait plaisir de le redire pour rien.

              Leur avenir, c’est que je parle plus d’eux. Je ne parle pas de ce que j’ai oublié. Par exemple, j’ai eu à compatir à un certain nombre de deuils, c’est-à-dire de morts, je ne me souviens plus si je compatissais parce que d’autres compatissaient et qu’il fallait faire comme tout le monde ou si c’était sur moi-même, si c’est possible de s’apitoyer sur soi-même… ou si j’étais, dans le moment, incapable de penser qu’un jour ou l’autre, j’y passerais à mon tour. Ce qui est certain, c’est que je n’étais pas bouleversé contrairement aux autres, presque tous les autres, que je ne comprenais pas pourquoi, mais là n’est pas la question. En l’accompagnant à sa dernière demeure, serrant le bras à qui je pouvais comme tout le monde, je soutenais tant bien que mal une vieille dame masquée par un tulle noir opaque et qui marmonnait et qui ne m’avait même pas remarqué, alors je serrai plus fort et elle articula à voix haute on va faire tout brûler si on ne se dépêche pas, bien sûr, c’était indécent mais je voyais bien qu’il faisait soleil, qu’un jour d’août tout le monde se disait à part soi qu’il y avait encore des places libres sur la plage dans l’eau qu’on allait bientôt mourir de faim si la procession n’avançait pas plus vite, mais j’ai oublié si je compatissais entre deux ou si je pensais à autre chose si vraiment cette autre chose prenait plus de valeur que ma compassion. Donc voilà, je n’en parle plus, je ne vous en parle plus parce que j’ai oublié et que mon interrogation reste en suspension parce que ça se passait avant quand je vivais avec mes cinq soeurs chez celui qui  est mort à son tour et dont la mort a provoqué ma séparation d’avec mes cinq soeurs vu qu’elles avaient depuis longtemps l’âge de se marier et qu’elles l’ont fait et que je me suis retrouvé tout seul ici et sans le chat, au 22, rue de RES. Donc, vivants comme ils le sont, présents parfois au point de m’en faire oublier ma contenance, je ne dois pas y penser donc je dois parler d’autre chose et d’autre chose. Voilà ce que j’appelle une mise au point, je le fais avec toute ma lucidité et méthode qui m’est toute personnelle depuis tant d’années que je m’exerce à la clarté et dont, depuis quelques mois, j’ai largement éprouvé l’efficacité en parlant. J’ai pris en horreur le sommeil. Me réveillant l’autre jour d’une sieste réparatrice, je me suis aperçu que je n’étais là pour personne et immédiatement, j’ai pensé au mauvais père. Incrusté il était dans mon cauchemar, incrusté il restait dans mon quant-à-soi qui n’était plus de ce fait mon quant-à-soi, que j’entends comme la distance qu’il y a entre eux et moi et qui doit rester libre, dans laquelle tout mouvement dépend de mon bon vouloir qu’il soit d’humeur, perpétuel, d’âme, premier etc…

              Le mauvais père appartient à leur cohorte, lui ne lèvera pas la main. Ils ne sont pas une cohorte, c’est une armée de millions, sans les armes, il ne lèvera pas le bras parce qu’il parle à voix basse et il affirme, éhonté, en murmurant:- Je suis le mauvais père.. et dès qu’il prend la parole, tout s’enchaîne, leur arme c’est ce qu’ils disent, ce qu’ils représentent ce qui découle des gigantesques chaînes de circonstances qu’ils fomentent, il faudrait que je me taise mais c’est plus fort que moi, je ne peux pas m’empêcher de parler d’eux, de favoriser leurs mailles, quand ils sont là, ils sont là, stables dans leur continuum inversé, s’agitant comme des automates venimeux. Je suis obligé de les laisser tisser leur toile, impuissant jusqu’aux limites de l’épuisement. Comment ces millions pourraient-ils faire silence, un jour? Si l’un après l’autre ils disent quelque chose, si chacun complète à sa manière les dires du précédent, s’ils se concertent pour traiter de sujets fastidieux et érudits, s’ils jouent l’entêtement, bisque, bisque, rage! si le mauvais père s’amuse à frayer avec celle qui l’ouvre tout le temps rien que pour elle, la putain, il faut prévoir une centaine d’années avant qu’elle ne tarisse; son métier, c’est d’appeler les hommes pour l’amour et même si je payais Ghislaine ou son employeur, je croyais qu’elle était sincère et puis elle se taisait en général parce que j’ai surtout besoin de parler et elle l’avait compris, et nous étions deux qui tenions les clefs, qui pouvions, d’un instant à l’autre, raccrocher si bon nous semblait, mais celle qui n’a de cesse de se lamenter de ses conditions de travail ou d’invoquer les autres présences en les rameutant sans coup férir, non! non! Il n’y a que des gens comme ceux qui passent dans la rue et tous ceux qu’on ne voit pas mais qui vivent en même temps que nous quelque part sans chercher à savoir s’il y a des millions d’individus bavards au point de ne pas vous laisser une minute de répit, une minute de repos, et donc, qui profitent de votre inattention pour prendre le dessus et vous infligent la peur et les questionnements lorsque vous tentez, à bout de force, de détendre toute la machine de haut en bas, et de nouveau, quelque chose que vous ne parvenez pas à dire, à exprimer, une âcreté, une malignité, volets clos, que disent les passants? Tout recours à l’imagination est, dans ce cas précis, vouait à l’échec. Passons aux choses sérieuses.

              Comme mon prénom l’indique pour ceux qui savent un peu d’anglais, je suis d’un naturel enjoué. C’est un peu la bagatelle mais ça a son importance ici. Mon père était COPI, ma mère ROBERI, bien que MEDERIC d’où vient mon prénom fut français et anachorète. Je suis arrivé dans la ville où je suis, en parfait inconnu, venant d’une autre terre, d’un autre climat, d’un autre accent. Ce ne furent pas les circonstances qui me poussèrent à quitter ma terre natale mais comme je l’ai dit ailleurs, le décès de mon hôte qui n’était pas mon père et la dispersion de mes soeurs pour cause de conjungo. Donc ce n’est pas le fait que je me retrouvai seul du jour au lendemain qui me fit partir, mais un profond ennui. Autrement la vie s’écoulait paisible là-bas, entre un profusion de forêts et une langue de terre nue et je n’eus pas changé de terre sans les contraintes polymorphes que revêt souvent le Erreur ! Impossible d’ouvrir la source des données.« destin », en l’occurrence cet ennui tenaillant. Je mets destin entre guillemets car j’ai quelques réserves sur cette notion, un peu comme les cigarettes qu’on fume parce qu’on le veut bien. Ici, j’entendrai plutôt par destin un accident, mais la question n’est pas là. Par accident donc,j’arrivais dans la  ville, non sans le sou mais à la recherche de travail. Ce que je fis, ce fut dans un premier temps de louer une maison et de boire un coup pour m’ouvrir l’esprit. Comme je buvais mon demi après avoir loué une maison dans la ville même, une maison à un étage avec un rez-de-chaussée surbaissée de telle sorte qu’on voit les pieds des passants quand on se tient en recul par rapport à la fenêtre et qu’il faut se mettre presque tout contre pour les observer dans leur ensemble. Les deux pièces surbaissées sont la cuisine et le salon qui donnent sur la rue et sont munies de deux fenêtres de forme ogivale protégées par de lourds barreaux. Il convient également de regarder entre les barreaux si on veut apercevoir quelque chose dehors, donc quand je croise le regard des passants, ils sont à distance respectueuse et mon regard s’élève jusqu’au leur qui est contraint de s’abaisser. Mais on marche plus fréquemment avec les yeux horizontaux ou carrément baissés donc ils ne sont pas contraints c’est plutôt mieux ainsi puisque j’attends d’eux qu’ils soient surpris de leur découverte; en effet, peut-on croire que quelqu’un de normal puisse vivre entre le sol et le sous-sol? A part les rats et les égoutiers, qui peut croire qu’une tête puisse émerger au ras du sol à hauteur des pieds et des bites de chien? Autrement au premier, i y a une grande pièce vide que je n’ai pas encore meublée et où j’ai remisé des cartons et mon lit. J’en ai mis aussi dans l’arrière cour qui jouxte la salle-à-manger sur le derrière et qui est couverte par des tôles transparentes pour laisser passer la lumière. Après, c’est le jardin avec son sol terreux et sale, et des sapins plantés tout au bout, le long d’un mur très haut, haut comme un mur d’immeuble. Donc, comme je buvais une bière sans gêne, je n’ai jamais été timide dans les lieux où je vais pour la première fois et c’est pourquoi je ne suis jamais retourné dans ce bar adjacent à la maison, donc j’étais en veine et c’est tant mieux puisque je n’avais pas encore de travail et d’ailleurs est-ce que je dirai tout ceci si je n’étais pas d’humeur égale, si je n’étais pas au fond, content de ce que je suis et de ce que je parviens à faire.. et j’ai donc adressé la parole au premier venu en lui expliquant que je n’étais pas du coin que je cherchais du travail comme ma bonne humeur est contagieuse il s’est ragaillardi, de pâlichon et taciturne il est devenu rose, habitué des lieux, ça se voyait et il m’a lancé:- I want you! ce qui veut dire j’ai besoin de vous. Mais je n’ai pas répondu ou presque parce que cette entrée en matière me paraissait suspecte. Pour faire le malin pour lui prouver que j’avais quelques notions et même des dispositions dans une langue étrangère j’ai juste dit en anglais:- And what else? Afin de ne pas contrarier ce récit par d’éternelles parenthèses, j’abrège, il s’appelait HIRNOFF et travaillait pour le compte de la mairie. Il exerçait la profession particulière de recruteur qui consiste à chercher dans la masse anonyme des imbéciles, des talents susceptibles de se réaliser par le biais du théâtre. Il professait en tant que recruteur parce qu’il y avait une M.J.C., elle-même subventionnée par la mairie, elle-même épaulée directement par le Conseil Régional et indirectement encouragée par le Ministère à condition de création et happening. C’est dire que tout passait par une hiérarchie sérieuse et que je pouvais y aller en confiance. Dont acte. Je n’étais pas non plus à une expérience près. Je lui expliquai consciencieusement mon cas, ce que je savais faire, le reste. Je m’en tins à de menus travaux tel que taper à la machine, parler anglais, réfléchir à des problèmes d’ordre général, je soulignai que je possédais une bonne diction, que je savais apprendre un texte par coeur, je lui récitais de mémoire « Au bout d’une longue maladie, au bout d’une profonde anémie, je rencontrai les hommes en fil.

              Je les aurais chassés, mais moi-même plus faible qu’un souffle… et ils me traversèrent, car j’étais toujours de ma taille et eux forts petits, m’infligeant un malaise extrême. Parfois simplement, ils se tenaient devant moi, mais ma gêne n’en était pas dissipée, car je savais qu’ils devaient à nouveau me traverser bientôt, indifférents à la matière de mon corps, comme un banc de sardines franchit sans se presser les mers du Nord.

              Ils passaient roides le plus souvent comme sous une excessive tension.

              Qu’ils fissent dégât en moi, je ne le jurerais pas. Mais leur empreinte quoique vague avait un caractère atroce. Quand à s’y accoutumer, qui apprenant que sa dent est poreuse mâcherait encore avec confiance? Et c’était tout le corps, non une dent. »

              Je lui dis mon poète préféré, il ne s’en extasia pas, estima d’un mot que ce n’était pas suffisant. « Avez-vous autre chose? » Je lui récitais un passage de mon histoire de l’EUROPE: « Cependant le pape chargea trois cardinaux d’interroger le grand maître, le visiteur de FRANCE et les précepteurs de POITOU,d’AQUITAINE et de  NORMANDIE qui étaient les principaux dignitaires des TEMPLIERS. Ceux-ci avouèrent la coutume, introduite dans l’ORDRE, de renier le CHRIST et de cracher sur la CROIX et demandèrent grâce. En présence de…» C’est plus probant.

dit-il en sifflant les mots, m’interrompant. Il me demanda de passer le lendemain à la M.J.C. qui n’est pas très loin de chez moi comme vu précédemment.

              Le lendemain je m’y rendis très tôt.

              Voilà pourquoi ce soir encore, je vais à la M.J.C..

Trois-cent-deux pas à droite, trois-cent-cinquante pas à gauche par la rue si obscure. Je ne sais pas ce qui m’a pris d’évoquer tout ça? C’est encore une question d’absolu, je suis tourneboulé et ce n’est pas bon pour ma santé de ne pas parvenir à départager le compréhensible de l’incompréhensible au profit du compréhensible. Je mange une orange en marchant parce que j’ai vraiment faim et qu’il ne me restait que cette munition lorsque j’ai quitté ma maison. C’est la nuit où personne ne sort, à part des voitures; dans quelques nuits et bien qu’il soit depuis longtemps l’heure de se coucher et de dormir, il y aura foule devant la M.J.C. pour la première du nouveau spectacle, on parle même d’un ministre ou d’un secrétaire d’Etat et d’artistes célèbres et tous ces gens viendront accompagnés d’une escorte de fans, de tâcherons, de folliculaires, de courtisans, de dames, de V.I.P. et ça fera un monde fou c’est pourquoi je boirai du whisky avant d’entrer en scène, pour oublier qu’il y a ce monde fou à mes pieds. Il faudra que j’y aille droit dans les yeux, en pensant à la chose la plus triste qui me soit arrivée ou qui peut m’arriver. J’ai le temps d’y penser, une question aussi simple ne m’intéresse pas plus que ça. Je marche encore deux pas et je m’engage dans le couloir de l’entrée des artistes qui débouche dans les coulisses. En entrant, la porte battante m’a frappé dans le dos, je sais, c’est idiot de s’attendrir sur une porte, mais je prends ça comme un signe de bienvenu, cette porte a peut-être des raisons d’être fière de moi. Elle sent qu’en venant de mon propre chef, j’essaie par tous les moyens de m’ouvrir un peu plus, de me préoccuper davantage de ce qui entre et sort de ma vie. Claudine m’accueille dans les coulisses en m’intimant le silence. Le metteur-en-scène pique une vraie colère. L’acteur principal, J.H., n’ayant reçu aucune avance, refuse de jouer tant qu’on ne saura pas où se trouve le montant de son cachet et tant qu’on ne lui aura pas fourni la preuve qu’il existe bien et qu’il lui est destiné.  « Il dit qu’on ne se paie pas sur le dos de la bête dans un théâtre subventionné par une mairie elle-même dévouée à la cause gouvernementale. Il dit qu’il s’est déplacé en province parce qu’il était d’accord avec tout le monde sur le fond, et notamment, sur le thème de la pièce, sur le personnage qu’il incarne, sur le metteur-en-scène professionnel, enfin sur les autres acteurs qui font des efforts sympathiques pour lui simplifier la tâche. Seulement sur la forme, il estime qu’il y a maldonne. Les cocktails et les sollicitudes empressées ne mangent pas de  pain, mais lui, il compte payer ses impôts avec son cachet promis, juré, craché. Il ne continuera pas ce petit jeu. » Le metteur-en-scène équitable, répète mot pour mot, salive abondamment, garde son sang-froid devant les représentants du maire convoqués extraordinairement. Promis, juré, demain on fait le nécessaire. D’ordinaire, Claudine se tient dans une petite guérite placée devant l’entrée de la  M.J.C.. Elle officie au double titre d’hôtesse et de caissière. Certains jours, elle attend patiemment les gens pour les informer des prochains spectacles, des prochaines manifestations, du calendrier des expositions et des conférences. Et puis, les soirs de représentations, elle vend les tickets qui n’ont pas été réservés pendant les jours précédents. Quand le spectacle commence, elle vient nous rejoindre en coulisse pour nous encourager et nous soutenir moralement. C’est le dernier maillon de la chaîne avant le grand saut. Après, il n’y a plus que le vide et nos yeux pour nous prouver qu’on ne s’est pas trompé et que c’est bien réussi ou tout-à-fait raté. c’est un métier sérieux périlleux que la comédie. Claudine dit toujours qu’elle sacrifie sa vie privée à la M.J.C. et ça lui met les larmes aux yeux de voir un acteur qui refuse de travailler parce qu’il n’a pas encore reçu son cachet. Je la prends dans mes bras, je lui tapote le dos, j’ai l’impression de tapoter le mien ou celui d’un bon chien, ça me fait du bien. Personne ne nous voit, son mari n’est pas jaloux, il en a pris son parti. Nous sommes deux à deux pas l’un de l’autre, nous parlons à voix basse quand deux acteurs suivis par le metteur-en-scène rentrent dans les coulisses. Ils ricanent: qu’est-ce qu’il leur a cassé! Ils s’en vont sans nous saluer dans leur loge au fond . Le metteur-en-scène qui de rouge sang est passé au vert pâle, s’arrête devant moi et me lance: – Eh bien, qu’est-ce que vous foutez, changement de décor! Sur le moment et parce que je viens de faire un rêve éveillé en compagnie de Claudine, je feins de ne pas comprendre mais au second rappel à l’ordre, je cours faire mon entrée en scène pour changer le décor. Quant à Claudine, je pense qu’il a attendu que j’ai le dos tourné pour lui mettre un balai entre les mains, son balai de balayeuse. Tandis que le décor de chambre de bonne se substitue peu à peu au décor d’intérieur bourgeois, je ne dois pas oublier de mettre une plume dans l’encrier sur la petite table devant la scène, ah oui!

              En rentrant chez moi, fort tard, après des répétitions sans acteur principal, la lune brille et le trottoir étincelle. Je n’ai pas le courage de regarder les murs des maisons, je sais que la lune brille parce que j’ai le nez sur le trottoir qui étincelle. Déjà cela représente un effort considérable que de devoir le dire. J’ai les mains au fond des poches, je suis plus vulnérable mes pieds parviennent à peine à se lever et à avancer sur le trottoir étincelant, j’ai l’impression que mes yeux vont tomber de ma tête et qu’après la moelle cérébrale en se liquéfiant, va s’écouler lentement par les orbites évidées.

              Je mangeais un jour chez elle. Deux collègues de l’Endroit  collationnaient avec moi à la bonne franquette. Ils échangeaient des propos obscurs avec elle qui nous observait manger. Son air grave en disait long sur sa concentration d’esprit, son regard allait et venait de moi à un point précis de la bibliothèque où étaient rangés des livres reliés plein cuir, puis se posait sur nos assiettes. Elle dit: – Je ne suis pas sûre de l’effet d’une telle thérapeutique. Ils parlaient de quelqu’un qui fréquentait l’Endroit, j’étais heureux d’être avec elle, fier que d’autres hommes partagent notre intimité stricte, mais je savais que je ne servais à rien. Je fixais intensément le sol recouvert de tapis pour paraître moins indiscret dans la conversation professionnelle, tout en faisant croire par la même que je suivais bien la conversation que  j’étais bien dans le même train. En réalité, je n’écoutais pas ce qu’ils disaient, j’étais là, comme cette nuit, mon inanité cérébrale à mes pieds et un petit pas de danse exécuté au débotté sur le parquet du troquet. Si je me rendais chez elle à l’heure qu’il est, ce serait pour stopper au bas de sa rue et rester là sans rien faire. Si je dois y aller, ce sera pour rentrer chez elle d’une course dans le long corridor, m’installer avec décontraction dans un des fauteuils de sa chambre-salon, lui demander un verre et puis démarrer en quatrième. Au bistro de ma rue, les consommateurs ne se disputent pas les places. Ma soupe m’attend, une fois qu’elle sera réchauffée, j’irai dormir.

              Je ne situe pas son âge entre deux âges; Elle est plus jeune que moi. Je ne veux plus. Je n’irai pas au croisement des chemins, je ne veux pas ne pas vouloir aller au croisement des chemins. Je ne veux pas ne plus le nommer croisement romantique des coeurs. Je suis quelqu’un d’autre aujourd’hui. Il serait facile de désigner cet homme à lunettes qui invectivait  sa femme avec véhémence ou ce petit boiteux qui tient un chien en laisse. Mais j’ai pioché dans mon dictionnaire, mieux, je l’ai lu de  A à Z, section noms propres et deux indications m’ont suffi pour élire D.D. . « Il vécut en solitaire.. sa parole s’incarna par la bouche de milliers de gens.. », cependant une seule remarque avant de poursuivre: j’ai 49 ans, suis-je entre deux âges? Je ne suis ni jeune ni vieux mais plus jeune que vieux et pourtant, si je multiplie mon âge actuel par deux, j’obtiens 98 ans qui représente sans doute un seuil fatidique pour qui souhaite vivre longtemps, je me trouve donc au soit-disant milieu de ma vie, à coup sûr, et par conséquent entre deux âges. Pour ratifier ma nouvelle personnalité, je vais chercher ma voiture au garage, décidé à convoiter autre chose, déterminé à ne plus m’arrêter sur ce qui demande à être vigilant, patient, hors de soi. Je profite du matin clair pour acheter des piles neuves des stockfisches, du gingembre un stylo-plume; la vendeuse du stylo est charmante, dois-je lui faire des avances? Je sais désormais que l’essentiel court devant et que j’ai toutes les chances de la rattraper. Il me faut essayer d’être tout autre c’est-à-dire quelqu’un d’autre, c’est-à-dire moi et lui à la fois, mais je le dis à voix basse afin que la ruse demeure intacte.

              Code du bien portant:

              1. Ta personnalité est fonction de ton humeur.

              1. Obéis à ton choix tout en respectant les bonnes moeurs.

              2. Discrétion et distance tu affecteras

              2. Pour prouver que tu n’es pas un cas.

              Je quitte la ville à bord de ma voiture. J’emprunte des routes que je connais, après, des routes que je connais moins et encore moins. Quelque part sur une départementale inconnue des cartes, je freine pas bonté d’âme, une femme rousse demande de l’aide. Elle est belle avec beaucoup de chairs, rit de toutes ses dents blanches entre ses lèvres lippues et rouges. Ah merci! Bonne entrée en matière, je suis là pour la secourir, riante, seulement j’approche du croisement des chemins où quatre routes se rejoignent ou se séparent à votre volonté effrayée. Elle rit parce qu’elle voulait dans une premier temps me tuer ou tout-du-moins me blesser pour que je conserve une empreinte de son passage à bord de ma voiture, elle dit que les nouveaux amants se font violence  nécessaire pour se prouver leur amour. Elle s’est jurée de le faire plus tard, elle sait que je fréquente cette route, je la déleste. D’autres missions à accomplir au croisement des chemins seul, je peux bien rester là pendant des heures , personne ne viendra.

              je ne redoute pas d’aller à l’Endroit le lendemain. Je ne redoute pas d’être  confronté à qui l’on sait. Je ferai parler qui on sait à ma place, mon très haut remplaçant comme au sport. Qui on sait n’étant pas qui l’on sait.  Qui on sait étant un monsieur pointu, myope à lunettes, dégarni avec calvitie, chevrotant parce qu’il est vieux et péremptoire. Il me signifie par jeux de mots à peine voilé que mon interlocuteur favori est absent malade une semaine, il me demande de parler tout pareil qu’avec l’autre sempiternel. Oserais-je lui  mâcher  mes mots? Je toise sa barbichette ses lunettes son regard haineux de conservateur des hypothèques, de chef principal des hypothèques de directeur de banque, d’inspecteur général, de chef plénipotentiaire, de fonctionnaire inconcevant qui n’est pas son alter ego . Qu’il parle, le monsieur à ukases. J’attends en grillant ma sèche, blessé dans ma fierté propre d’animal qui ne mange que dans la main de son maître.« Si un point matériel glisse sans frottement sur une trajectoire quelconque sous l’action de la pesanteur, nous trouvons la vitesse acquise en utilisant comme précédemment l’équation de l’énergie.» Je ne dis rien  papa, oserais-je continuer une construction dont un autre détient le ciment? Et dans un accident de passe-passe bienheureux, j’entends l’ukase, mes oreilles hurlé dedans, dès ce soir vous êtes libre. Souffle-t-il grave dans sa décision sans abnégation  sans haine, ajoutant je ne vois rien qui puisse contrarier la décision de mon confrère .

              Imbu de ces nouvelles responsabilités, Merry dont le coeur ne s’apaise pas, oublie de prendre le chemin de sa maison, va s’en repentir, musarde dans la ville. Il cesse de compter ses pas, cesse d’enrouler des idées en écheveaux inextricables, vous pourrez toujours vivre de vos rentes,  aucune animosité dans cette manière de dire, aucun ressentiment dans cette question réponse du fonctionnaire qui sait de quoi il parle qui empoche un traitement pour travailler et pas l’inverse. Merry voulait poursuivre son monologue avec son interlocuteur mais on l’a assuré que c’était maintenant inutile. Il n’aura plus besoin de sortir de chez lui le matin de bonne heure ou l’après-midi pour parcourir les mille-six-cent deux pas le séparant de l’Endroit. Il pourra faire la grasse matinée prolonger avidement sa sieste d’après déjeuner. Il se laissera aller à regarder les nouvelles télévisées moins les passants. Arrangera sa maison, retournera le jardin, sèmera du gazon des fleurs orchidées lapis lazuli orties, lira la BIBLE les passages interdits, se rendra directement chez elle sans l’escale d’une observation à la dérobée, reviendra chez lui, ne lira plus, dormira du sommeil du juste sans rêve dans le bon sens écoutera la météorologie annoncer les premières neiges, pour excès de conduite rencontrera des gens qui l’ont oublié. Il voudrait dépenser rapidement tout l’argent pour enlever l’entrave, vider son compte-courant, son porte-feuilles d’actions d’obligations à l’UFFB dont il ignore le contenu puisqu’on ne le lui a jamais dit à part une fois le monsieur si bon de l’AIDE AUX FAMILLES, vendra  au plus bas les deux maisons de là-bas, les parcs, vivra ipso facto par nécessité et nudité ordinaire et commune, cherchera un nouveau travail à toute heure vous pouvez venir si vous en ressentez le besoin lui poser la question qui l’étrangle: je peux encore venir vous voir..

              Donc une nouvelle page dans une nouvelle ville. J’ai quitté l’ancienne ville sur le champ, j’ai rendu les clefs, abandonné les meubles et le chat, mon affection pour lui s’avérait mitigée, j’ai conservé la voiture qui m’a permis de venir dans cette nouvelle cité aux dominantes bleue et rouge, j’ai conservé pendant tout le trajet ce souvenir de l’encrier que je lui ai offert , j’ai vomi presque arrivé dans la nouvelle ville sur une belle herbe, je m’y suis essuyé, je lui écrirai une lettre où j’expliquerai à quel point notre relation fut accidentelle, j’indiquerai la route à suivre si elle veut venir me voir, la ville sur laquelle descend mon regard, mais je n’ai plus de regard, c’est comme je veux mais plus encore, je ne suis pas dans la ville tout en m’y trouvant, à l’écart sur une colline surplombant la ville, dans un petit immeuble résidentiel ocre et tout un petit monde dont je ne soupçonnais pas l’existence, à l’écart de cette agglomération où vit, avec certitude, une femme qui m’attend peut-être en son for intérieur  femme qui n’est pas mère, hanté par l’expression employée bien involontairement, nouvelle page, similaire à un décor superflu car le décor que j’offre, donné de tout coeur, celui d’un dôme transparent, de la maison  sur la cascade, de la  KUNDMANNGASSE, de la grange idyllique où l’on s’étend dans le foin  poussière d’été, faisceaux géométriques pailletés, des baies vitrées plongeant sur le parc aux loups, du wharf d’où débuta mon équipée martiale, rasibus, de la station anémométrique enneigée, de la chambre asymétrique verdoyante haïe, du symbole trilobé, comme jamais la  M.J.C. n’en aura un. Décor du rêve dont Ils sont absents, fermer la porte, fermer la porte, avec l’éloignement leur pression se resserre telle la présence du chat ainsi nommé, que j’ai le regret d’avoir laissé pour échapper aux poursuivants, à leur attention aiguë mais ainsi nommé pour prévenir leurs stratégies involutées perverses. Qu’ai-je donc à revivifier leur présence alors qu’un sentiment de lointain, d’abandon d’une partie de moi-même déchue, accompagne mon acclimatation à ce nouveau paysage. J’ai procédé par ordre à mon rituel immuable dès mon arrivée. Je suis allé à l’endroit où la terre est nue, je me suis agenouillé, j’ai mis mon nez dans la terre, j’ai reniflé un bon moment. Ç’avait une odeur de métal et de  champignons, de houblon et de tabac. Je me suis relevé en pétrissant une poignée de terre dans chaque main. J’ai encore senti mes mains et le bout de mes doigts, et l’air, ici, à l’écart, qui mélangeait le cristallin et la tourbe. Je sais, je dois me dire ceci est normal je suis libre.  Je devrais lui écrire une lettre je lui dirai que je n’ai pas encore trouvé le décor idéal mais que je suis. Elle pourrait en conclure que je  n’ai plus besoin d’elle et des après-midi calmes dans sa maison. Je descends par la route qui serpente à travers un petit bois de pins et de bouleaux. je vais à pied parce que j’ai le temps devant moi, pas alourdi, incliné en arrière, de la résidence où j’ai élu domicile à la ville. Au bas de la colline, la route fourche naturellement vers une gare désaffectée en longeant un petit marais. Mais à qui est-ce que je parle? Est-ce que je parle à quelqu’un? Quelqu’un désire-t-il entendre ce que je dis? Peut-il se complaire dans ces anecdotes qui n’auront de sens qu’une fois qu’elle les apprendra? Si rien n’est clair, si tout ça n’est pas clair, limpide, je suis déjà sur la fausse route, je suis déjà en marche vers des complications que je ne peux que craindre.  Je n’étais pas lassé de me rendre là-bas, c’est eux qui ont déclaré forfait. Veulent-ils me prouver que je peux seul dormir et manger, parler en mon nom, dire comme tout le monde  j’ai une vie, la voilà, en voici les éléments constitutifs, les accrocs que vous connaissez, à l’état neuf, une mélancolie récente due à ma séparation d’avec cette femme, le récit que je fais de mes pérégrinations urbaines, mes notes sur l’histoire de l’EUROPE que j’essaie d’apprendre par coeur, que je vais peut-être abandonner puisque j’ai de quoi m’occuper l’esprit dans mon nouveau décor et maintenant que j’ai regardé et goûté la terre, je vais embrasser d’un coup d’oeil la ville, je prendrai une rue au hasard, je rentrerai dans un bar ou un lieu public et pourquoi pas j’y reviendrai pour essayer de combattre ma timidité. J’en parle déterminé et distant pour dire qu’ils sont loin parce qu’ils sont loin loin de moi pas. Si j’en parle avec désinvolture comme je parle des informations télévisées qui sont si loin de moi qu’elles finissent par m’endormir, cela tient au fait qu’ils croient que je suis au 22, rue de  RES et il ne serait pas trop tôt pour supposer qu’ils interrogent le chat avec électrodes gégène et question. Je suis, dans la ville, passant anonyme dans une rue commerçante. Il fait froid de canard, j’ai relevé le col de mon pardessus, je marche au plus vite, les gens que je croise font de même, tête en avant, regard droit, frôlement brusque et tout-à-coup, sans que je souffre, sans que je vois quoi que ce soit, je prends quelque chose en pleine figure, de consistance métallique avec un bruit de bois cassé et un vertige de durée ridicule qui s’achève par  mon évanouissement. Quand je me réveille, tout est blanc, je constate bien qu’allongé que j’ai mal partout. L’effort, car il y a effort, que je fais pour lever la tête accentue ma douleur bizarre dans le bas du ventre. je me persuade que je maîtrise tous mes sens et la raison en sus, quand une femme toute blanche que je ne connais pas, entre, enveloppée d’un parfum de rhododendron, je sais bien qu’elle ne viendra pas me rendre visite, j’eus connu une autre femme suffisamment pour que son numéro de téléphone fût inscrit à la première page de mon mémorandum à la place réservée  en cas d’accident prévenir, elle serait là, chocolat et fleurs, en train de se limer les ongles ou de lire, toutes les mains occupées pour se distraire et moins souffrir de l’angoisse qui l’étreint, prête à lâcher son crochet pour intervenir dès que je me réveillerais. Je n’ai pas de mémorandum, mon carnet d’adresses est un cahier d’école trop encombrant intransportable il est resté dans la serviette sur la paillasse de la cuisine.

              Elle me dit tout va bien, un petit gabarit vous a assommé, vous avez une fracture de la mâchoire, le sternum fêlé mais il aurait pu vous tuer, vous vous détendez on va vous faire une piqûre. Après la piqûre, j’ai droit à un repas, je mange de bon appétit, j’apprécie la nourriture, je suis content. Je profite de mon immobilité pour mettre les choses au point. Cette femme s’occupera de moi tant que je ne serai pas guéri. C’est les vacances, j’avance doucement dans mon nouveau continuum de réflexion, libre, joie. Il y a uniquement cette petite radio qu’elle laisse fonctionner sans arrêt qui me met mal à l’aise, m’empêche de me concentrer sur ma tâche de méditation, et du brouhaha dehors, derrière la porte qui ne s’arrête que lorsqu’elle intime le silence de sa voix. C’est cette femme blanche qui donne les ordres, précise, calculatrice, ressemblant mot pour mot à celle à qui je dois écrire. La femme revient, elle me dit vous êtes guéri, n’est-ce pas? Vous allez pouvoir rentrer chez vous. Je deviens FOU alors j’essaie de bouger mais j’ai mal. Excusez-moi, dit-elle, je pensais à autre chose. Elle repart, me laissant seul avec le ciel couvert par la fenêtre, dans le ciel un oiseau vole, à la radio ils disent de drôles de choses, que je pourrais dire si j’étais à la radio et non ex décorateur de théâtre. Ils disent que celui qui est malade parce qu’il l’a voulu a mené une vie de bambochard, de lucre stupéfiant et de stupre luxueux avec des colles geurls,  des iautes, le CASINO, les villas, les voitures, qu’il n’a que ce qu’il mérite: une agonie lente, affreuse  sans DIEU sans curiosité précise quant à  ce qui se passe après, les siens s’en vont, ne le veillent pas, ses amis politiques jettent l’éponge, les gens  le frappent d’un anathème unanime, il inspire du dégoût dans ses affres aussi grossières et présomptueuses que sa vie même. Il va de soi que le talent pamphlétaire du journaliste sera censuré, qu’il endurera les sévères critiques de ceux-là mêmes qui répudient l’agonisant. Il aura dit ce qu’il avait à dire, il aura parler tant que l’antenne sera restée vacante et que personne ne se sera aperçu de rien. Qui décide que cet homme est mourant et que sa vie fut celle d’un débauché? Qui décide que je suis alité et blessé, que j’écoute les informations en maniganceant mon départ de cette maison? Si je veux, je me lève et je pars.

                   Je lis: « Un homme de la maison de LEVI avait pris pour femme une fille de cette maison.» On sonne. Je reste interdit, est-ce chez moi qu’on vient de sonner? On sonne à nouveau plus longuement. J’entends des voix dans le couloir, trois vois dont au moins deux me sont très familières. J’avance sur la pointe des pieds jusqu’à la porte j’utilise le judas. C’est ma soeur SYLVIE, le concierge de la résidence et le mari de SYLVIE, ARMAND qui exerce la profession de.. bien sûr, j’ouvre et je les accueille à bras ouverts sans saluer le concierge qui s’est encore mêlé de ce  qui ne le regardait pas, qui tient un tourne-vis et un balai. Ma soeur se recule, m’inspecte de haut en bas tandis qu’ARMAND me serre chaleureusement la main puis la  relâche d’un seul coup. C’est vrai qu’il ne faut pas secouer un convalescent. Ben r’voir le concierge s’en va entraînant un odeur de vidange, de cambouis, de je ne sais quel bricolage. Je précède mes invités mais j’agis comme si, comme s’ils étaient venus en éclaireurs afin de lui raconter ensuite comment je vis pourquoi elle n’a pas à hésiter à venir me rendre visite amicale. Je les laisse s’asseoir en regardant leurs gestes, les chaises sont là provisoirement en demi-cercle autour de la porte-fenêtre qui donne sur la ville invisible sous le brouillard. Je demande poliment des nouvelles de la famille, je leur verse du café réchauffé et j’ouvre une boîte de biscuits secs. Pour se souvenir, j’espère que ma soeur s’en rappelle, de la maison dans le petit village, du vieil homme qui nous offrait du raisin et des histoires, à mes soeurs à moi. Il ressemblait à un curé, il portait des vêtements noirs et se tenait toujours droit comme un i. Autant qu’il m’en souvienne son prénom était EMERINTIEN, un prénom de cimetière rêvé, il appréciait notre compagnie parce qu’il était veuf avec dix enfants loin. Dans ses yeux clignaient d’étranges lumières à cause du vin et du bistro où il rencontrait se amis tous les jours. Nous écoutions en essayant de ne pas broncher ses histoires de morts, de fantômes qui revenaient le saluer, de guerre, et ses yeux brillaient de plus en plus quand il s’empêtrait dans des anecdotes sans fin au sujet d’actions de résistance, d’attentats, de conspirations, d’échauffourées où il tenait le rôle de stratège et c’est pourquoi il était en vie insistait-il, pour cette raison aussi devions-nous être de bons enfants sages, il nous montrait un fusil suspendu par sa courroie à un clou planté dans le mur noir de suie , murmurant je ne l’ai pas changé de place depuis 20 ans. Un jour, en allant chez lui, quelqu’un nous a arrêté, a dit à voix basse: c’est plus la peine. Ma soeur m’apprend qu’une naissance va avoir lieu chez MARIE la cadette. Tu vas être l’oncle d’un petit garçon c’est la première fois tu es content? Me demande SYLVIE. Je crois certes qu’il y a plus de problèmes qu’on ne l’imagine lors d’un accouchement oh ! je souhaite à MARIE le plus bel enfant du monde et qu’elle lui donne un seul prénom très court. SYLVIE se penche sur son café, sur la tasse en gré fumant, elle ne la saisit pas, semble chercher une réponse à une question qui lui brûle les lèvres. ARMAND pense pas bien le regard détourné du nôtre, il est fondu dans le brouillard dehors il a faim il se moque de savoir si l’enfant naîtra anormal ou mort-né. Peut-être ma soeur n’est-elle venue que pour me poser cette question? regrette-t-elle de s’être fait accompagner par son mari… On est venus ensemble en pensant qu’on pourrait se promener, ça a l’air joli comme coin. ARMAND a décidé de nous payer le restaurant. SYLVIE n’y tient plus, pressée par la question qui ressemble un peu à la mienne, que fais-je ici? Pourquoi n’ai-je prévenu personne? Je lui réponds ce que je dois lui répondre. Elle me regarde, de plus en plus perplexe ou surprise interloquée je sens que je m’enfonce, que je m’enfonce car je crois dire la vérité qu’elle semble ne pas s’en accommoder qu’elle paraît en savoir une autre: Madame ZAGALÉ.. ANNA, la directrice du centre nous a téléphoné. Elle nous a dit qu’ils n’avaient plus de nouvelles de  toi depuis plusieurs jours, elle n’avait pas d’inquiétude à ton sujet, hein BLOODY? Qu’est-ce qui se passe? Elle goutte son café après son douloureux effort, elle fait la grimace trop d’arabica, son regard tombe celui d’ ARMAND monte. Il n’a rien entendu, je vais dire ce que j’ai oublié aller à l’essentiel foin de digressions, j’ai bien voulu l’oublier je l’aurai dit tôt ou tard si je veux, je peux encore l’extirper de l’oubli le mettre  carte sur table parler pour qu’ils ne parlent plus mais qu’on me laisse le temps. Ainsi donc j’ai été berné, encore un coup bas de  l’ost ILS. Alors tu as liquidé ton héritage.. avec ce qu’il faut de prudence et de force pour me dire ça, tu veux que tes parents se retournent dans leur tombe? Pour le coup, je me mettrai à pleurer qu’ai-je fait de mal? Qu’ai-je fait de mal? DIEU! DIEU! Je ne suis pas libre de faire ce qui me chante, je dois rendre des comptes à cette famille que je veux ignorer oppression qui jongle avec mes secrets, ceux qui sont dits et ceux qui ne sont pas dits, il faut que mes confidences à toi vaillant magnétophone, soient dispersées aux quatre vents, qu’on n’en retrouve que les bribes afin que mon âme soit sauvegardée que ma santé mentale demeure indemne, émiettée mon entière parole… donc.. nous sommes allés au restaurant, la langue d’ARMAND s’est déliée. Il a parlé de ses projets d’import-export, de leur éventuelle installation aux îles HAWAI mais il ne  s’adressait pas à moi ou à SYLVIE, plutôt au vide ou à quelques femmes où il a trouvé refuge aux îles HAWAI qu’il avait fait autour de sa personne. Il fixait une assemblée imaginaire au-dessus du crâne de sa femme, il parlait du sang des indiens versé, des enfants qui meurent, de PEARL HARBOR, du cours de la canne à sucre, des câbles sous-marins, de l’honnêteté de l’ETAT AMERICAIN, des gens, manifestant une connaissance approfondie de ce morceau du monde, sa voix persistait monocorde quand SYLVIE s’est levée pour partir parce que le repas était achevé. Il a laissé son dessert. Ce que nous avons mangé m’est resté sur l’estomac. SYLVIE sentait des fleurs, elle m’a dit qu’elle embrasserait les autres de ma part, ARMAND m’a secoué la main, s’est essuyé la sienne à sa serviette, j’ai juré à ma soeur de repartir de ne plus jamais lui faire peur. Elle m’a encore prié de remercier le concierge pour son coup de fil et ses renseignements. Je ne prendrai pas le chemin du retour.. Elle est remontée dans la grosse berline à côté d’ARMAND, deux visages exsangues sans un geste d’au revoir. Je lui aurais suggéré le nom de VESANE en hochant la tête mystérieusement, te souviens-tu de VESANE SYLVIE ? Son mari aurait été évincé de la confidence, tu sais VESANE qu’on a bien connu par la force des choses avant que tu ne rencontres ARMAND, avant que tu sois devenue une femme? tu te souviens d e ce qu’il faisait quand on était polissons? Elle m’aurait répondu par un plissement d’oeil connivent. Eh bien quand on avait mal fait, quand on avait mal fait..

              Je remonte dans le brouillard plaisir de dire que je remonte dans le brouillard vers je ne sais où, je dépasse la petite gare et le marais, je dis dans ma tête ce que je ne dis pas à voix haute, les mots qui formèrent successivement des phrases automatiques et conductrices qui jalonnèrent ma vie de tout petit enfant où j’avais cette manie de dire il y a du sang partout je saigne je saigne, à plus âgé où je priais d’une manière très autodidactique tu es l’ETERNEL, en ton NOM nous soulevons des montagnes.. que suis-je que fais-je, que puis-je conjecturer? à mon désespoir intégral résumé par là où il y a de la gêne il n’y a pas de plaisir et s’acheminant vers…                                            . L’une après l’autre ces phrases se sont écroulées mutées en bruits indistincts, en échos d’une torpeur méthodique destinée à chasser l’ennui et la peur, leurs mots se sont éparpillés, reviennent se lover dans ma parole de temps à autre, seuls, en-dehors de leur matrice et je ne les reconnais pas, à les utiliser à mauvais escient. Et voici qu’il me faut parler à voix basse pour me désenclaver de leur giron, ah! La tête dans le brouillard je distingue un bruit de pas, je vois un garçonnet, un gosse, tout le corps devant, les deux bras plus en avant, qui vient droit sur moi avec un déhanchement simiesque. Il se fige à deux pas de moi, son regard, quel regard! se défait lentement, il fredonne ah aha ahaha! j’entends un appel derrière lui  il fait mine de tourner la tête, un éclair de joie anormale passe dans ses yeux qui ne cillent pas mais les commissures de sa bouche s’écartent. Il va me dire de ne pas lui barrer le chemin, ce dont je n’ai pas l’intention, de le laisser librement passer, que son père est à sa poursuite et qu’il me cassera la figure si je n’obéis pas, je suis immobile, j’articule à grand-peine quelque chose, quoi, il répond sans que j’entende le moindre son venant de sa bouche, c’est curieux ce gosse  perdu dans le brouillard descendant de la résidence le soir qu’on laisse vaguer sans qu’il soit sous bonne garde, qu’on laisse affronter des gens qu’il ne connaît pas et mieux, en courant, ce qui représente un très grand danger. Il reprend sa course en me bousculant  et en manquant me renverser. Malgré le brouillard, il reste de son passage une odeur de lierre, de mandragore et de pierre brûlée. Quelqu’un passe en courant, une longue silhouette aussitôt entrevue, aussitôt disparue mais qui s’immobilisa quatre secondes dans le brouillard impassible pour m’observer. Cette silhouette nébulosité a-t-elle jamais bougé?  Suis-je en train de dire ce que j’ai vu réellement? Ou ce que je viens de dire avec la logique qui m’est naturel n’est-il pas ce que j’ai vu? Quelque part une cloche sonne ou dans  ma tête ou dans une caisse de résonance ou au point d’impact de deux armées ou dans un village au crépuscule déjà recroquevillé sur ses âtres. Je vois encore jour, j’ai mal aux pieds à la tête, à l’endroit trépané, je dis mon statut objectif c’est d’être parleur, je dis ce que je suis, un homme d’un mètre quatre-vint-dix, ce que je dis étant ce que je fais, ce que je fais n’étant pas ce que je dis dans tous les cas, plus prosaïquement manger pour rester, pisser pour se vider, regarder pour oublier, j’en passe et des meilleures. C’est dit c’est dit si je veux. Mais mon plus grand tour formulé en un adage énoncé comme suit: un homme qui ne parle pas est un homme qui parle. C’est du domaine de la superstition et des très grandes croyances héritées des TEMPLIERS et des AZTEQUES  laoune kalabala ourané. Je ne demande à personne de me croire, personne ne me croira, c’est bien ainsi. Aussi les questions  seront-elles évasives: ma soeur s’est-elle déplacée pour quelqu’un d’autre, pour obéir à quels ordres, pour vérifier que je n’étais plus son frère et repartir d’arrache-pied en quête de celui pour qui elle use son temps et le temps plus précieux de son mari qui ressemble à un chanoine à un vicaire qui ne parviendrait pas à résoudre le conflit majeur de sa sexualité. Faut-il que je n’ai pas su dire au gosse qui j’étais, à ma soeur qui je n’étais plus, aux autres qui je serai? Ma bouche semble devenir du feu, s’abstraire de ce qui commande, vieille très vieille sensation. J’irai simplement un peu plus souvent au croisement des chemins où j’ai, pour la première  fois, pensé et dit le MOT SECRET. J’attendrai les heures de plusieurs jours et elle viendra à pied. Pas la rousse aimable et sotte, ce sont des bruits, des sortes de couinements, des babillages et des formes étranges et grinçant violon que revêtent ces bruits aux couleurs  inconnues. Alors je dors après que le concierge m’ait signifié à contre-coeur que je devais quitter l’appartement dès demain. Il a  conservé la caution à cause que j’ai sali la moquette de la chambre    avec de la terre. Il se peut que cette tache de terre grasse et noire ne parte jamais. Il se peut qu’il soit obligé de changer la moquette et de notifier dès l’entrée du deux-pièces qu’il est interdit d’apporter de la terre à l’intérieur de la même manière qu’on laisse le chien sale à l’entrée des lieux publics. Oui, je suis coupable. Je ne parviens plus à dormir parce que la lune brille de tous ses éclats dans la chambre et se mire sur ma figure quand je change de position, je fais ma valise. Je ne m’en vais pas, je remplis ma valise d’affaires très utiles et notamment, la tête vague parce que XANAX et WHISKY, souterraine, le petit carnet et la photographie du château où ma prétendue soeur allait passer les vacances autrefois. Cette photographie a d’abord été dans les mains d’un garnement qui abusant de la confiance très naïve de quelques imbéciles, leur a vendu le château sur présentation de la photo qui le met en valeur et formulaires de réservation avec chèque de caution, acompte, honoraires et visite guidée dès que la saison s’y prêterait. Puis elle a stagné six ou sept mois dans les locaux de la POLICE, et un jour un policier l’a ramenée dans une chemise avec instruction complète et ma soeur a voulu la brûler et je lui ai demandé de me la donner ce à quoi elle a  consenti à condition que je la garde pour moi. Je l’ai serrée dans mon porte-feuilles, je la cachais grand secret qu’ils ne connaîtront qu’après ma mort quand tout me concernant sera découvert.. J’ai commis l’erreur de la montrer à VALENTIN, il a rigolé en disant que le château devait être une ruine. J’ai fait cette bêtise et il m’a suggéré avec sérieux et cynisme que les oubliettes devaient être toujours habitables. Je sais qu’un jour, après le croisement des chemins et l’échange secret et indicible que nous ferons par amour, nous irons vivre au château dans les oubliettes ou dans les douves quelle importance. Ne témoigne pas sans motif contre ton prochain, voudrais-tu tromper par tes paroles? C’est pourquoi les purs d’entendement ne signifient absolument rien; s’ils s’écartent des objets d’expérience les principes qui résultent des rapports entre les choses ne servent qu’à notre parole. Que ça soit dit. Que tout soit clair, personne ne m’impressionne, je suis MERRY COPI ROBERI, j’ai un âge adulte et des dents en bon état, je ne bois quasiment que de l’eau et du vin; je mange une fois par semaine du poisson. En tout état de cause je parle, sûrement pas pour ne rien dire comme ces fols qui se prétendent écrivains, je peux avoir ce que je désire, pas une BUGATTI mais une PORSCHE, si c’est mal de le désirer, il ne sera pas moins mal de l’avoir, la question est de savoir qu’est-ce qui ne va pas parce qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond puisque je ne sens pas ce qui cloche en moi mais que je sais que quelque chose cloche!

          A nouveau et bienvenu! Que je me souhaite la bienvenue en la demeure où je suis assigné à résidence! Voyez-vous quelque chose à redire, je réintègre la maison rue de RES, la maison surbaissée et le jardin sale, avec trois mois de répit, caution location, la femme rousse, et tout le bataclan payé par qui je sais mais pas par eux, que ceci rentre bien dans vos têtes chafouines,  je ne crains rien de vous. En fait, je suis à l’Endroit, revenu, ressuscité, où il attend que je plaide coupable, mea minima culpa, il prend des notes en affichant un air réprobateur, il écrit très vite, il parle sans lever les yeux tout en continuant d’écrire, il boit un café qui sent l’alcool, il fume cigarette sur cigarette ce dont je m’abstiens depuis  que je sais que ça donne le cancer, il dit la peine que j’ai causé à ma famille, à ma soeur en particulier qui s’intéresse à ce que je fais, qui envoie régulièrement des chèques philanthropiques, « quand vous parlez, dit-il, que les .. on dirait que vos mots ne sont destinés qu’à être tus. Vous n’avez pas le sentiment d’un soulagement pourtant? » Je ne comprends pas ce qu’il veut dire. Derrière lui, debout, marmoréen comme on dit, le vieillard à binocles, le chef des chefs, le menton à barbiche se pourlèche les babines. Je n’ai pas menti, je suis innocent, j’ai agi après qu’on m’ait donné le choix, ou les deux yeux sont des lance-flammes, je sue consciencieusement de ne pas dire le MOT SECRET, je m’égare, j’aurais pu l’APOCALYPSE, j’habitais un deux-pièces là-bas, je croyais pouvoir tenir le coup tout seul, sans l’aide de professionnels induits en erreur, je ne l’habite plus, elle échappe à mes regards, seul, je suis seul à l’observer. Ils me disent « la méthode n’est pas bonne », c’est un genre de code dans lequel ils m’impliquent pour mieux démontrer combien je suis en-dehors de leur science, de leurs pensées, de leur méthode qui n’est peut-être pas la bonne, COMMENT OSE-JE IMAGINER UNE CHOSE SI BLASPHEMATOIRE? mais allez savoir de quelle méthode ils parlent à qui elle appartient, rien que de dire ça m’a flanqué la trouille, je vais trembler un bon bout de temps, MON DIEU! MON DIEU!

          Dans ces cas-là, je préfère que le binoclard se penche pour murmurer succinctement deux mots à l’autre, je n’entends rien, je ne comprends rien, tout reste clair et je n’ai pas à remettre en cause ma méthode testée éprouvée, aimée, rassise. Pour me calmer les nerfs, je compte le nombre de pas imaginaires que je ferais s’il me fallait sauver l’un d’eux de la noyade. Mon interlocuteur m’adresse un sourire bienveillant. Je me radoucis, je lui jette une bouée de sauvetage gonflable. « Nous procéderons d’une manière différente à l’avenir. Nous sommes un peu amis, n’est-ce pas? »

          « Tout un jour tu nous laissas la parole. Durant le matin, l’après-midi et tard dan la nuit, sans y avoir été invités, nous plaidâmes notre cause. Tu fus bien obligé de nous écouter, t’en souviens-tu? Nous avions su que ce jour-là, tu serais disponible, que rien ne viendrait troubler nos propos. Au fond, vouloir nous réduire au mauvais père et à la putain, à ces deux amis irréprochables quant à leur honnêteté de mauvais homme et de goton, t’aura causé grand tort. N’as-tu pas envie d’une putain, quelques fois? Suis-tu toujours les bons conseils?

          Nous allions quiets sur des sentes foulées au pied et au sabot. On n’aurait pas su dire s’il s’agissait d’une queue leu leu processionnelle ou d’une seule personne marchant, précédée des ombres diverses provoquée par des lunes, des parasélènes et des albédos des cieux; nous savons, ta mère t’a battu parce que tu as osé lever la main sur ta soeur, Vesane t’a puni parce que tu as crié cette chose insensée: je veux que tu meures, et quand tu as saigné du nez comme les petits idiots que l’on vient de moucher, tu beuglas pour lui faire peur: il y a du sang partout! ça t’est resté. Mais ce ne sont pas les raisons pour lesquelles tu souffres, tu as mal à la bouche et tu veux parler tandis que tu déambules parmi la foule où nous nous cachons peut-être. mais les mots ne viennent pas. L’idée d’écrire ton journal te reprend quand tu vois des cahiers dans une devanture. Bien sûr, cela nous satisferait que tu l’écrives, comment veux-tu que nous suivions si tu passes sans arrêt du coq à l’âne, si tu nous coupes la parole pour un oui ou pour un non. Pourquoi avoir peur? Nous abondons dans ton sens, nous te soulagerions volontiers d’une partie de tes peines, tu pourrais faire appel à nous à n’importe quel moment, intégrer notre communauté même… silencieux ou bavards, fidèles au poste quoi que tu fasses.. qui sait si nous n’avons pas raison? Tu vas nous couper la parole, va pour cette fois. »

              Or donc elle vient d’eux, écrite lors de quelques réunions en tempête avec force boissons et drogues et disputes, s’achevant par une orgie de rires sur des champs de tapis, tous sexes érectiles à l’idée de la gueule que je ferais quand je l’aurais lue. L’envie d’être heureux, d’une fermeté inaccoutumée, m’empoigne. Je parle. Je suis dans mon lit il fait chaud, la nuit vient. PROLEPSE dort au bas du lit. Je veux bien l’admettre maintenant que mes bras sont étendus de chaque côté de mon corps, qu’une chaleur rassurante enrobe mon corps et que j’ai le chat à qui m’adresser en cas de besoin. Personne n’osera me contredire, je veux être heureux, ils ne sont rien d’autre que le GRAND MECHANT LOUP et ses tares de  GRAND MECHANT LOUP. PROLEPSE dort sans ronronner. Ils sont loin, je peux donc parler pour dire qu’effectivement j’ai peur, j’ai peur qu’ils m’approchent, qu’ils glissent à nouveau une lettre sous ma porte, qu’ils inspectent ma maison, la rue de ma maison, la ville et ses alentours, le croisement des chemins, la rue où elle vit, la maison où elle vit, elle, qu’ils l’entraînent dans leurs ronde malgré tout le savoir qu’elle peut leur opposer, scientifique et exorciste, puis me l’amenant comme une proie, qu’ils m’obligent à la dévisager, à la dépecer, comme semble croître leur ardent désir de ne me rien laisser. Je veux bien admettre cette hypothèse, si je veux. Si je veux. Le chat dort, j’ai les pieds à peu près chauds, l’air qui vient de la fenêtre est doux et je me sens l’âme à disserter. Quel bon tour! Il faut profiter des bons tours  comme d’une première bouffée. A deux heures vingt-quatre minutes je m’isole encore plus dans ma parole, je suis à l’intérieur d’une boule qui roule sans fin, qui roule sur de la ouate,, qui parvient à s’élever, qui s’envole, qui vole. Je somnole, la lettre prouve qu’ils me foutront la paix oh non! pas ce type de mot,   que je vais dire pour ou contre ma soeur, pour ou contre l’ENDROIT, pour ou contre, pour ou contre si je veux, si je veux. Dans la rue, il y a de slogans, des slogans criés, des phrases qui ont un sens définitif et des gens qui les crient. J’écrirai un journal abscons et ils n’y comprendront rien. Si je veux ils n’y comprendront rien.

              Le chat a bondi. C’est pour une souris c’est pour rien. Il voit que j’ai sursauté, il se repelotonne, il rit, il me guette d’un oeil. Avant, il a sauté au bas du lit, sa tête a viré brutalement à gauche, lui aussi pour rien, je demi-souris dans ma somnolence. C’est l’histoire d’un chat qui voit des souris  fantômes.

              Pourquoi ai-je peur qu’une plage de temps leur paraisse inoccupée? Y-a-t-il un moyen de trancher? Que me le disent ceux qui savent, qui savent parce qu’ils savent et que rien ne peut les contredire. Ils savent parce qu’il faut que quelqu’un sache que je parle en mon nom mais au nom de quelqu’un aussi, qui doit bien parler comme je parle, ou environ la même chose que moi, qui doit donc le dire à voix haute comme moi, et qui craint pas de le clamer à voix haute et en mon nom.

              Le chat ne mangera pas ce soir. Ça ne vous dit rien un chat qui ne mange pas un soir? C’est poétique. Vous ne voyez pas un homme fatigué ou obnubilé par un projet qui en oublie les autres occupants de la maison? Le feu dans la cheminée surbaissée ne veut pas flamber, j’y ai mis dix vieux journaux que devaient lire l’ancien locataire, des bois ignifères et le fond de pétrole d’une lampe. Rien à faire. En ajoutant que je vais lui rendre visite et vous comprendrez la source de mes problèmes. La cravate que je n’arrive pas à nouer, le laïus qu’ils n’interrompront pas et les justifications de mon départ subit et libre, et que je l’aime, et que c’est de mon propre chef que je suis revenu au 22 pour lui plaire   et que désormais notre amour doit éclater au grand jour parce que c’est LE mot qui lui viendra d’abord en tête, parce que c’est une scientifique avec doctorat et une convaincue du quart de tour. C’est elle qui prend les décisions à l’ENDROIT et si j’ai rencontré ma soeur après des mois, c’est grâce à elle qui l’a prévenue de mon départ, qu’il fallait me convaincre de revenir sur ma décision inébranlable et sans doute parce qu’au fond d’elle poignait un sentiment dont elle s’offusquait mais qui grandissait et qui est mûr à l’heure où je parle. Alors, elle peut, à juste titre, admettre que je suis guéri puisque c’est l’envers du décor de l’ENDROIT, malade ou guéri tirer la chevillette! Et que c’est le premier mot qui ait dû lui venir à l’esprit. Le feu a pris et, à défaut de manger, le chat se chauffera. D’abord, il n’a pas eu l’air de comprendre que j’étais revenu. Il emprunte la chatière, il sort, il entre, il est chez lui, il se parle à lui-même, il est autonome. j’enfile le pardessus parce que si j’ai fait du feu c’est qu’il fait froid dedans donc dehors. La saison a pris la tournure des mauvais. Je hâte le pas en dissection de chez elle, au loin, devant moi, il y a des paroles, quelles paroles sans que j’écoute les paroles de ceux que je croise, non, il y a d’autres paroles que je perçois et que je n’entends pas mais qui s’agglutinent, elles, et forment des phrases. Il n’y a pas de doute que ce sont d’autres qui disent ça, qu’ils n’ont même pas conscience de le dire ou alors pour répondre à d’autres qui ont dit quelque chose à quoi ils peuvent répondre ou qui meublent le temps comme je suis en train de crocheter, mais tout en pensant à elle, des bribes qui ont un sens, et qu’ils sont loin et quel pouvoir! J’articule, appliqué à ne rien laisser au hasard, j’évite d’un large écart les gens qui me dévisagent ou ceux qui viennent vers moi et qui se préparent eux-mêmes à s’écarter. Certains sont désappointés de me voir brusquement dévier de ma route,  je sais qu’ils sont innocents; d’autres foncent tête baissée vers moi et je les suis du regard bien après qu’ils  ont passé à ma hauteur, dans un souci de prudence et de prudence extrême. Sur les murs des maisons, il y a des guirlandes, des ampoules électriques, des choses que je ne sais pas désigner. Dans sa rue, des gens sont rassemblés par grappe de dix ou douze et ils chantent en demi-cercle, les petits devant les grands derrière. Les voitures sont empêchées de circuler et j’entends des klaxons. Des hommes et des femmes se détachent des grappes, montent sur le trottoir pour prendre de l’altitude et prédisent dans des termes différents, suivant qu’il s’agit d’un homme ou d’une femme, que l’année nouvelle portera les fruits espérés et qu’il n’est question pour maintenant, que de festoyer et de croire que c’est une décennie formidable qui commence. je me souhaite la bonne année en coin de table en liesse et beaucoup de paroles bien senties. Mon souci est de rentrer chez elle et j’y rentrerais sans encombre que j’obtiendrais là ma plus belle victoire de l’année, mais cette sensation ridicule m’obsède qu’elle est fâchée à mort contre moi, contre mes derniers actes, et qu’elle doit être en famille puisque c’est comme ça que ça se passe en fin de décennie. Elle peut dire aussi que j’agis comme un enfant, un enfant n’étant jamais fautif à part quand il tue son père et sa mère d’un coup de poignard réfléchi dans le dos mais encore croit-il tuer le mal et ceux qui lui empoisonnent la vie et n’a-t-il la force que de blesser sa mère et d’érafler son père pour après recevoir la trempée de sa vie et passer le reste, des jours plus ou moins nombreux avec un croisement des chemins et la classe de correction, à parler de ce qu’il ne fera jamais parce que père et mère sont morts dans leur lit en se tenant la main en réalité réelle.

              Debout, paralysé, le dernier pas faussé qui m’a fait trébucher ou la foule murmurant à mort le ROI, apaisée autour des prédicateurs qui imposent le silence en étendant les mains, saurai bien dire le voyage au NOUVEAU BRUNSCHWICK et l’accueil solennel. Elle doit supposer que je suis tranquille, ne tanguant pas sous le souffle du vent, prompt à maîtriser le plus fastueux périple et à répondre  du tac-au-tac à ses affirmations. J’ai peur de rentrer chez elle, je ne l’avoue pas, je le constate, je n’en vois pas la fin et la raison et c’est pour ça que j’ai. Je suis seul, en vie, dans la broussaille de la rue illuminée, ils ont disparu. Je saigne du nez, sans doute cette commotion cérébrale, je ne saurai dire le nombre de jours en bonne santé franchis. Le sang dessine une cravate vermillon le long de ma boutonnière, descend sur le bas du manteau et s’égoutte par terre. Je peux laisser couler la sueur vitale, ça durera le temps de l’assèchement du vaisseau, je suis seul et la rue vide n’est, elle-même, plus présente. Derrière la façade en briques têtues, elle tient un conciliabule sur ma mauvaise santé, mais je sais bien qu’il y a autre chose que du sucre en poudre et de la bouse sèche là-haut. La rue s’ éteint tout-à-coup, avec un miaulement doux, je suis en vie, j’entre chez elle, je claque la porte. Avant j’ai sonné et j’ai articulé mon nom et mes qualités distinctement. Un bref instant, elle a dû se raidir, quelqu’un, son ange gardien, lui a soufflé un conseil d’hésitation; au NOUVEAU BRUNSCHWICK, je fus, deux semaines et trois jours, de caboulots en boxons, et je saignais du nez à chaque fois que je rencontrais une femme.

              La véritable entrée  de sa maison se trouve dans la maison. J’avance dans le corridor, un moment tenté de rebrousser chemin parce qu’ensanglanté comme je le suis, elle ne fera jamais le rapprochement entre BLOODY et moi-même, BLOODY adulte. Ce n’est pas moi qui ait annoncé à l’interphone: M.C.R., décorateur! mais quelqu’un qui se prend pour M.C.R., qui en possède jusqu’à la manie, la forme et le fond. Cette personne continue à petits pas très sûrs dans le corridor en boucle. Je ne.. moi celui sous la baudruche, celui dont la carcasse ne doit leurrer personne et qui seul, parvient à donner à un près, le nombre exact de jours qui enjambe le laps de temps compris entre mon installation rue de RES et la venue du chat, entre le mariage de ma dernière soeur et la naissance de sa fille, AMELIE, entre le coup de téléphone inaugural à GHISLAINE et l’autre soir où j’ai voulu, repentant, lui écrire un mot et par dépit, au bout de la lettre sincère, par nervosité inhabituelle, par déplaisir occasionné par  ma désaffection ridicule, par térébrant dégoût de lui et de moi, de moi, où j’ai cassé par le milieu le corps en bakélite du stylo-plume acheté à la vendeuse charmante et autorité en la matière en réalisant que je ne savais pas son adresse. Je ne suis pour rien dans cette affaire, je marche en escargot et il veut presser le pas. « La boussole permit aux marins de se guider sûrement dans les mers et rendit possibles les grandes découvertes maritimes. La poudre à canon invention chinoise améliorée par les  Arabes transfigure la guerre. Le papier et l’imprimerie facilitèrent la propagation des oeuvres de l’esprit. JEROME ALBERT GUTEMBERG, 1394- 1468, la quarante-deux lignes. »

              Aura-t-il l’audace de lui donner un autre nom? A-t-elle entendu un tout autre nom que le mien avéré et me laisse-t-elle entrer pour mieux me prendre au piège? Ah! Dans son dos, le même conseiller lui recommande la prudence, lui souffle les deux chiffres de Police Secours, accompagne son geste pour fermer la porte à clef. Elle n’est pas venue à ma rencontre dans l’interminable corridor, il n’y a aucun bruit et je me prends, arrêté, à contempler une rosace au plafond à laquelle est pendu un lustre orange. Non sans le dire mais en ne sachant pas ce que je fais je retourne sur mes pas, je sors après  avoir manipulé dans la pénombre, la porte électrique qui a sonné. Je pars à grandes enjambées, la tête cachée derrière le col de mon pardessus, espion espionné, parleur traqué par le silence, amoureux fou d’une femme qui voyage à l’étranger pour son travail et connaît PAMPELUNE aussi bien que tous les croisements de chemins du monde. Si je veux. Aussi le NOUVEAU BRUNSCHWICK. Dans un rêve je ne cour pas chez elle mais la fais atermoyer au croisement romantique des coeurs où elle est installée sur la table rase, notre autel érotique et perdurable où l’on s’enfonce dans les sous-terres subliminales et ce rêve mille fois accompli dans ma tête et ailleurs. Si je veux. Ça viendra avec les dents.

              Je reste vêtu de mon manteau dans la maison. Je n’ai à portée des yeux que le feu qui craque dans la petite cheminée encastrée et la table de la cuisine, nue, réconfortante. Par incontinence d’humeur, je vais m’installer dans le couloir et je tapote le clavier du téléphone juché sur un tabouret. Je le dis sans savoir que je le fais, l’idée qui me trotte, qui me galope dans le réduit cérébral est la suivante, je l’expose sans fard, j’imagine l’interlocuteur qui m’écoute en notant scrupuleusement tout ce que dis tellement c’est important parce que je m’exprime clairement et ouvertement, adulte criant la véracité, sale ou cruelle et pas enfant confessant des fautes sous la férule erreurs morales, ou se justifiant d’une bêtise. GHISLAINE est de cette race de purs et je puis l’écouter et me taire sans souffrir. Mon coeur lui est ouvert comme une porte hospitalière par où tous les sentiments circulent librement et joyeusement en farandole. Je compose son numéro, je lui invente un nouvel amoureux, je déguise ma voix et demande si je peux lui parler. GHISLAINE? .. n’est plus chez nous. Je raccroche  en fureur contre moi-même, je me mets une claque pour me soustraire à l’envie de pleurer. Tu as trop de coeur ma petite qu’on lui a dit, ça te perdra. Quelque chose râle et vient derrière en bas, je n’ose pas me retourner et j’entends le miaou plaintif. C’est PROLEPSE, une grande plaque noire sur l’échine qui fume encore et beaucoup. Il paraît soulagé de me voir chez nous, il n’a pas dû souvent voir quelqu’un qui pouvait le soigner. Il entrouvre la gueule, il balbutie, je trouverai le BOROSTIROL et la trousse de première urgence dans l’armoire à pharmacie collée dans la cuisine. Je sais qu’il faut agir vite, je tiens la situation en main, je lui dis de tenir le coup quelques minutes, je file à la cuisine, je lui  parle toujours, Bon prince, supportez en héros, il miaule, le boulet s’enfonce dans la chair calcinée, il va être trop tard, tiens le coup, au secours, ma tête suivra, ma tête s’en va, oblation et extrême-onction, un autre cri, d’agonie prononcée, un tas d’immondices, un enfant se fait écraser par un camion, un homme est broyé par sa machine, une mère conduit son enfant à l’école, une balle la transperce, une explosion retentit, je saisis le  BOROSTIROL et les cachets contre la nausée et la faiblesse, fébrilement mais maître de la situation, je happe le contenu de la boîte et l’avale d’un violent rejet de la tête en arrière, je suffoque, je tiens bon, « Monsieur, il n’y a point à avoir pitié de moi, car je meurs en homme de bien, mais j’ai pitié de vous, de vous voir servir contre votre prince, votre patrie et votre serment. » alors, dans un sursaut de ceux qui ont tout vu, quantité de folies me traversant la tête et le corps, je crie: PROLEPSE est mort! Vive PROLEPSE!

              J’ai enterré le vaillant animal au fond du jardin, sous les sapins tutélaires. A onze heures dix-huit minutes, je suis calé dans mon fauteuil dans la nuit noire, je feuillette les aventures de SHERLOCK HOLMES en format poche, bien sûr, je ne peux pas lire aux prises que je suis avec un remords assourdissant dans le noir. On a cru  HOLMES mort après qu’il ait combattu  MORIARTY mais il est ressuscité d’entre les morts, est revenu pour se venger. Un chat ne se venge pas mais contient sept vies, neuf? de réserve et se métamorphose en objet familier à nos yeux, tout à la fin. On a vu des chats statuettes, peluches, fétiches, divinités de pierre ou génialement taxidermisés de manière à conserver leur apparence féline après la fin des temps et des mondes. Ils sont partout, ici et dans les manuels d’archéologie et de zoologie, dessous et dessus, à droite et à gauche, dans les temples, les hypogées, les pyramides, les sarcophages, les sépulcres et les cénotaphes, les maisons et les forêts, et ils exercent leur magistère en silence, l’ombre de leur parole sur nos têtes.

              Ignorants que nous sommes à nous goinfrer de morue séchée! Cette sentence restrictive me remet dans le droit chemin de la joie et de la rationalité qui sont les deux composantes de mon état journalier et le plus admis. A cette fin, sans gaieté de coeur mais je sais qu’elle viendra en suite, quand le récit achevé, je boirai goulûment du vin mérité et suivrai la chute de milliards de flocons de neige; en effet, la neige prédite tombe sur la ville endormie depuis l’instant où j’ai jeté la dernière pelle de terre sur feu le chat PROLEPSE. La terre s’est affaissée dans un petit éboulis, plus rien ne bougeait quand j’ai senti sur mon front un petit grain mouillé puis un deuxième. Il neigeait, c’est NOEL. Il faut à cette fin donc, que je rapporte ce que je vis et vécus l’autre jour. Assoupi sous mon toit, oublieux de ce qui a  précédé, tout  à ma langueur tranquillisante et diserte, je profite de ma concentration nécessaire d’esprit pour chasser d’une rebuffade cynique tous les psychopompes rassemblés sous le commun dénominateur de ILS. Si la guerre est déclaré, ils ne m’auront pas tant qu’il neigera. Et pourquoi? Parce que je marche à reculons et que je raconte ce qui n’arrivera plus, en d’autres termes, un détail du jour qui reste derrière leur échappera toujours, ainsi me cantonnerai-je à évoquer les grands aspects de ce que je vis et vécus.

              Or donc, ce jour récent, CLAUDINE et moi, nous allions, d’un pas franc et assuré, vers la mairie. Son balai s’usait un peu vite, bref, pour de menus détails il fallait un subside. Questionné à ces sujets, le metteur-en-scène nous avait aimablement conseillé de nous adresser à  DIEU plutôt qu’à ses valets, et espérait, par notre truchement, obtenir un peu plus. Il était en désaccord foncier avec des personnages municipaux et nous étions investis d’une mission délicate aux tenants et aboutissants de laquelle je réfléchissais  à perdre haleine pendant que nous marchions. Le mari de CLAUDINE travaillait à la  Fonderie ce jour-là, et je pouvais, sans grand risque, aller à son bras dans les rues fréquentées de la ville.  De l’imprévu, nul n’est prévenu, à l’impossible nul n’est tenu, tout diligent que j’étais à trouver des moyens de grossir l’obole, je ne vis pas qui venait en sens inverse, sur le même trottoir que nous, endimanché noeud papillon souliers vernis en plein milieu de la semaine, ou bien je ne reconnus pas mon interlocuteur en ce lieu, trente-six pas de la fin de la rue, soixante-douze pas du centre de la place de la République et à dix pas près, un bon huit-cent quatre-vingt-dix pas de l’Endroit où il officie d’ordinaire. Je le sais j’ai tout recompté. Je ne le reconnus pas mais j’entendis Bonjour monsieur COPI et en relevant la tête que j’ai en général baissée, une femme grande comme une montagne me toisait. A côté d’elle, on aurait dit son fils et c’était l’interlocuteur, mais elle tenait un gosse par la main et c’était le bon de fils. Au fond, c’était un joli couple maintenant que j’y repense, hors le fait qu’elle dépassait son petit monde de trois pieds un pouce. C’était MADELEINE. Toujours est-il que mon sang se glaça, que je fus arrêté par le bras raidi de CLAUDINE, je ne savais plus où étaient mes yeux ce que ça dura, mon interlocuteur me tendit la main, CLAUDINE me secoua le bras puis  en entier, ça j’en eus conscience avec l’extrême de l’embarras, d’ailleurs, je n’allais pas saigner du nez mais me pisser dessus et qu’on ne me demande pas pourquoi, alors j’embrayais sur la droite et CLAUDINE essaya de me retenir et finit par lâcher prise quand mon bras se déplia. Bientôt, je comptais les multiples de deux pour m’interdire de me pisser dessus, je pris le coin de la place, j’étais hors de vue, je transpirais dans la gêne. J’ai décrit mon expérience et il s’en dégage que je suis d’une timidité maladive que rien ne peut guérir. On cite ses soldats qui ont bu au point de s’effondrer avant l’assaut proprement dit, on dit qu’il y a des gens qui restent paralysés pour avoir parler en public, on raconte que le coeur éclate avant que la corde n’étrangle le condamné. Le lendemain et pour acte de contrition, je fus devant mon interlocuteur et il me parla comme on s’adresse à un ami cher, dans un langage châtié et révérencieux. Ses mains étaient croisées, sa voix douce, il me regardait droit dans les yeux et non par-dessus les lunules de ses double-foyers. Avec déférence émouvante, il parla de lui, de sa femme, la géante, de son fils. Je répondis en parlant d’eux: ils déclinent leur qualités mais pas leur nom ce qui provoque l’angoisse. Ils n’habitent nulle part, on ne sait pas où ils habitent, ils n’ont pas d’âge.

              Je dors et je rêve, je rêve que le chat revient vif, tenu en laisse par ANDREA, c’est elle toujours qui s’occupait des animaux abandonnés; elle me dit c’était la bonne blague et que je dois travailler pour le nourrir. Dans mon rêve, je fais l’introspection et je devine, parce que dans mes rêves aussi ma parole s’ordonne, que je suis le chat et que si je veux être libre dorénavant tout en manquant d’argent puisque je ne possède plus  rien comme justifié précédemment, je suis décorateur et deus ex machina de la M.J.C. pour la vie et CLAUDINE est ma fervente collaboratrice pour ce qui est de l’entretien  que ça plaise ou non à son mari. Après ces résolutions rêvées, je dors pour de bon et je suis chez VESANE qui dort et dans une grande maison que je ne connais pas, même en rêve, et autour de la maison une mer s’agite et tourbillonne et un bâteau vient au loin vers la maison et j’aperçois en haut d’un mât, le drapeau des corsaires et un homme qui fait des signes parce qu’il a vu les récifs et que le bateau va droit dessus. VESANE se réveille et me tance d’importance, c’est l’heure de dormir. Je raconte ça par ennui et pour meubler mon intérieur psychique. On sait que la parole engendre la parole et qu’à force de se livrer, on en vient à avoir soif. L’autre jour, je bafouillais tellement ma langue était gluante d’une pâte saumâtre, tellement je n’avais pas cessé de  parler à rebours pour me faire croire que PROLEPSE était parmi nous. Nul n’ignore, pas moins la femme dans la gare que l’homme à la casquette, que la parole énonce et accomplit dans l’absolu superstitieux. J’envie ces gars de la radio qui lisent au long cours du jour les telex écrits par d’autres. Ils accomplissent la parole sans avoir à en suer, sans avoir à se dire si oui ou non l’information est erronée ou importante; alors le soir, ils rentrent fourbus et n’ont plus le besoin de parler, pas même à leur famille. Il y a des moments où j’aimerais qu’on parle à ma place mais je n’ai jamais entendu ce que je souhaiterais entendre. Un autre le dira peut-être un jour par inadvertance mais je serai depuis longtemps ad patres et il ajoutera moralement que j’ai couru toute ma vie après ces paroles sans les capturer et que je mérite à titre posthume ma médaille de  SISYPHE et de marathonien d’honneur métaphysique. Il ne faut pas oublier les pionniers d’abord parce qu’ils se sont trompés.

                   Un jour, ça passe en vous et vous êtes heureux sans comprendre pourquoi. Si ça recommençait, vous vous dites, je ne raterais pas le coche une seconde fois. Mais quand ça revient, vous êtes encore plus dans les nuages et vous en êtes quitte pour une bonne douche glacée et pour une écholalie mensongère aussi satisfaisante qu’un coïtus interruptus. Le chat eût été là, j’aurais pu procédé autrement. Je lui aurais répété la femme dans la gare ou l’homme à la casquette, et ce que VESANE nous administrait quand on avait mal fait.

              La femme  dans la gare attend un voyageur. Elle porte des lunettes noires mais je sais qui elle est. J’observe ses déplacements incessants d’un bout à l’autre du hall de gare. Du poste d’observation où je suis rencogné, qu’elle ne sache surtout pas que je suis là! je ne la quitte pas des yeux scrutateurs . Elle semble épuisée, porte-faix de quelque douleur indéfectible, et personne n’est là pour lui fermer les yeux et l’inviter à se reposer. Mentalement, mais ça ne marche pas à tous les coups, je lui montre un banc où elle pourrait s’asseoir et se délasser. Ses gestes révèlent sa délicatesse autant que sa nervosité, son regard s’accroche sans cesse à la grande horloge et à l’affiche des horaires. Nous sommes deux, lui dis-je, à l’exception du guichetier derrière sa vitre, et si tout-à-coup, par un possible miracle, nous étions isolés du reste du monde, j’attendrais à mon tour que vous veniez vers moi pour vous offrir mon aide. Je le dis en dedans parce que si j’étais intimement persuadé que ça va arriver, je l’interpellerais avant que ne s’accomplisse mon MIRACLE. Rien ne prouve que cette inconnue n’a rien à faire avec moi, que derrière son crâne, ne se cache pas l’autre moitié de moi-même. Je me lève, je vais vers elle lasse d’attendre, le train surgit, elle s’élance. C’est l’homme à la casquette qui descend et va au point de ralliement. La casquette rabattue sur les yeux, il ne lèvera son regard qu’en arrivant près d’elle, enlèvera son couvre-chef et l’embrassera. Comme leur baiser dure! Après un échange rapide, ils prendront la sortie et se dirigeront vers l’hôtel de la Gare où les chambres sont bon marché et propres.Arrêtés par un feu, je les verrai s’embrasser encore, bras noués autour des tailles. Au dernier moment, à l’entrée de l’hôtel, l’homme ni grand ni petit jettera un coup d’oeil furtif et sévère par-dessus l’épaule de sa compagne, la poussera avec douceur, s’engouffrera à son tour dans l’hôtel. C’est l’histoire de la femme de la gare et de l’homme à la casquette qui connurent l’AMOUR. J’aime la ressasser des heures durant dans ma désolation, en éprouver toutes les curiosités et les détails que je ne veux pas dire. C’est moi qui la raconte , l’histoire déguisée d’ANNA qui va chercher ses amants à la gare, qui, au bout d’une heure, le teint fripé, repart seule vers l’Endroit. Une femme que j’entrevois la nuit sur les portes vitrées de mon armoire dans un halo. Je me lève et je bois un grand verre d’eau mélangée à de l’eau de  MELISSE, une voiture me signale que quelqu’un ne dort pas, qui conduit cette voiture. Elle roule au ralenti sur la neige et mes fenêtres de façade sont quasi obstruées par l’amas de neige. Je ne vois plus rien de ce qui se passe au dehors, c’est le commencement de la fin ou la fin du mensonge. Aurait-elle un sosie? L’idée qui m’effleure voudrait que je me trompe, or, je ne me trompe qu’en ce qui concerne les dates et je le veux bien. Je n’ai qu’à tenir un journal et dater, et dire. Or, je suis incapable d’écrire ce que je dis à moins de l’enregistrer et de dire autre chose que ce que je veux dire. Le chat dormait et le Président gouvernait, je ne poursuivais pas la filature, je vagabondais derrière ses traces, ANNA rentrait chez elle, on voyait bien qu’elle voulait dormir, que l’homme à la casquette l’avait rassasiée, elle dormirait comme une masse pendant qu’en bas, je surveillerai pour qu’on ne la dérange pas en m’interrogeant sur sa façon de vivre et de voir dire les choses.

                   Donc je regarde la vérité en face. L’aube sent le pain chaud et, après une nuit d’insomnie, je rêve d’un café et d’une baguette. Autrefois, tandis que chez VESANE, je lisais à voix haute des passages de l’ANCIEN TESTAMENT et des  EVANGILES dont mes soeurs étaient censées retenir l’intrigue et la morale, on nous enseignait à l’école communale la manière de mettre en doute certaines croyances. C’est tout sans commentaire, ça vient de source à cause de la fatigue accumulée et de la  brillance de la neige contre la fenêtre qui m’oblige à plisser les yeux quand je veux voir par-dessus elle, les têtes emmitouflées des passants. J’entends une chute et un juron, et quelqu’un qui demande si ça va bien. Il est sept heures trente-deux minutes, i y a presque le jour, un rhumatisme me bat l’épaule et je mettrai des crampons pour sortir. Je voudrais apprendre la musique et savoir écrire comme ça se fait en AMERIQUE où on vous épaule de A à Z pour que vous puissiez tout dire dans un livre et dans un autre. Je dirais au professeur: mon problème c’est que je n’arrive pas à parler et à écrire en même temps. Il comprendrait qu’il n’a pas affaire à un imbécile, je poursuivrais: un homme qui ne parle pas, parle peut-être, j’ai une expérience à ce sujet, mais un homme qui n’écrit pas n’écrit pas. Je  ne sais pas me taire, balader des mots dans ma tête et les copier. Ç’a une origine psychologique et ancienne. VESANE voulait qu’on pense tout haut pour qu’il n’y ait ni malice ni cachotteries. Un jour, SYLVIE a crié très fort: J’AI DU SANG QUI COULE ENTRE MES JAMBES! VESANE a pleuré et j’ai suivi le mouvement en gueulant: IL Y A DU SANG PARTOUT! IL Y A DU SANG PARTOUT! J’avais raison, il y avait du sang partout, ça pour dire que j’existais, que j’existe, ANDREA était présente et a dit avec détachement et neutralité: c’est la nature et ça s’appelle les règles. VESANE l’a regardée suspicieusement mais il n’a pas relevé le défi, à savoir qu’il ignorait tout bonnement qu’ANDREA l’aînée connaissait une telle chose et qu’il se tarabustait les méninges pour un oubli naturel, mystère féminin que je trouve chose belle et symbole de renaissance. De cette omission, ANDREA fut punie, et moi, plus tard, d’incontinences nocturnes. Si on taisait, c’est qu’on cachait. VESANE ne vivait qu’avec cette obsession. Les punitions ressemblaient à des travaux d’HERCULE, VESANE se plaisait à les improviser en fonction de la faute. Versifier un passage de la BIBLE,  apprendre un monologue racinien, « il vit chargé de gloire, accablé de douleurs..», ceci n’était pas pour moi, je me coltinais les corvées harassantes plus humbles, bêcher le jardin, écraser les doryphores, épandre le fumier, après ça on voudrait que j’aime la campagne sans chemins… Bilan: des aveux sous l’influence de ce sixième sens bien obligé par la faute de VESANE, lancés en l’air, aussitôt désavoués, oubliés pendant qu’une migraine causée par l’insomnie se propage par tout l’arrière de la tête et l’escalade pour se tapir sous les deux bosses du front. L’air devient plus chaud, enfiévré je n’ai plus le courage d’aller de l’avant, quelque chose se cache, se cache, et si je veux je le débusque mais qu’est-ce qui se cache quand on dort et qu’on ne parle pas?

              Entendrait-il le premier mot de ce que je dis qu’il râlerait et voudrait des expiations.  VESANE est mort, a-t-il été enrôlé par mes adversaires? Une voix atone et sentencieuse s’élève parfois dans la confusion et édicte ma conduite. Ne saute pas du coq à l’âne, mange lentement, défèque régulièrement. Ces règles hygiéniques sont la base de tout, elles rendent les idées claires, ce qui s’ensuit, et nous facilitent la tâche.

              Je dis que je suis libre si je veux. Vite, vite, pendant qu’il est encore temps, avaler une pilule deux celles qu’on m’autorise à prendre dans certains cas de figure, celles qui dépriment les nerfs coupables et ralentissent le débit. Ouf! balayer les mégots sur le parquet, ouvrir la fenêtre en prenant garde que la neige ne tombe pas dans la maison, chauffer le restant de café de la veille, se brosser les dents et se raser, curer les oreilles le nez les ongles, bonne santé de la ligne de vie, rue de la VIEILLE LANTERNE,en ce 23 janvier, est trouvé un corps pendu haut et court. Prêt à écouter n’importe quelle voix pourvu que la mienne puisse se.

              Pendant cette rémission où j’ai raconté des choses antérieures à ce que je dis maintenant et ici m’est venue l’idée au demeurant enviable d’écouter ce que j’ai déjà enregistré et je regrette de m’être juré de ne jamais revenir en arrière. Rien ne prouve que je suis toujours dans une ville tant que la neige campe sur la région et devant ma fenêtre; ma parole prend sa valeur d’attestation de ce qui m’arrive et de ce qui arrive. Terrible et rassurant de savoir que des voitures et des gens circulent sans que je les voie ou les entende et il faut ma conviction sans l’imagination pour le constater. Voici bientôt quatre mois que je donne mon point de vue avec le détachement et le sentiment d’une éclaircie quelque part dans ma tête et autour de moi; il n’est plus temps de corriger la forme et le fond de ce qui a été dit. L’idée germe mais je n’arrive pas à l’exprimer; elle portera ses fruits comme si de rien n’était laisser venir à soi les petits événements.

              La première fois j’étais seul comme on est seul quand la vie en a décidé ainsi. D’humeur joyeuse et simple, le jour s’annonçait sans mal de tête et par quel biais y entrer. L’Endroit appartenait à l’inconnu existant et je ne procédais pas dès mon réveil à mon devenu obligé discours parce que je ne me sentais pas en veine et que VESANE était mort depuis belle lurette, mort dans d’atroces souffrances dont ce n’est pas le lieu et l’heure de parler. Dans le monde, ce jour-là, des gens se battaient et d’autres s’aimaient et ils avaient raison de s’occuper les mains et l’esprit et moi aussi. Cependant, je vivais en ne faisant rien et sans brusquerie, désireux de ne rien trouver sur mon passage qui aurait pu entraver mes pas et mon avenir. Jour après jour, je brûlais un peu de ce qui était inutile, malle à vêtements, ustensiles ménagers, meubles préalablement mis en morceaux à coups de hache, vieilleries encombrantes qui m’empêchaient de me mouvoir à mon aise dans la belle et grande maison. Quand la maison fut quasiment vidée, je contemplais le jour et la nuit et les intermèdes, le jardin en friche où je brûlais ce qui me désintéressait, les forêts derrière la grande prairie et au-delà des forêts, la chaîne des montagnes et les vallées embrumées et l’amour de tout cela inconcevable qui ne se partage pas et ne se discute pas. C’est donc naturellement que je me suis ennuyé par accoutumance à l’ennui et à ma réclusion volontaire.

              Ce matin dit où j’étais à cent lieues d’imaginer qu’un jour je vivrais dans une ville avec des gens, je me levai rassasié de sommeil depuis longtemps et je conçus l’idée de brûler encore quelque chose par besoin corporel de mouvement et lassitude d’esprit. D’ordinaire, j’allumais mes feux le  soir pour admirer leurs flammes se confondre avec le soleil couchant. Par paradoxe autodidactique, je n’attendrais pas le soir. Se peut-il qu’un pressentiment né à ma naissance et de bon sens ait accompagné ce geste? J’eus un peu peur quand Ils apparurent en nuées irréellement immobiles derrière les bosquets d’arbrisseaux qui couraient le long de la clôture du jardin en friche, mais je les  attendais comme au premier jour j’avais attendu vainement le lait de ma mère et les éclats de joie de mon père. Et mon père et VESANE se tenaient, farouches, parmi eux. Je n’eus qu’à me taire et à observer cette manifestation brève somme toute naturelle et de conjonction spirituelle. Ils ne parlèrent pas, je sus qu’Ils ne me quitteraient plus jamais à un mot près; cela dura le temps que je saigne du nez et qu’une migraine enfle à n’en plus finir et enveloppe ma tête; à son tour mon corps devint douloureux et mit la faible peur que j’éprouvais au rancart. J’avais mal sans plus de tourment en prévision que celui de souffrir jusqu’à arrêt complet et extinction des feux. J’agitais les mains devant mes yeux, je fis quelques gestes aberrants, un signe de croix, ils étaient toujours là, mais quand je dis le premier mot de la journée et qui était bonjour par politesse et déférence, ils disparurent comme ils étaient venus, sans bruit tout à leur affairement spirituel.

              Refroidi par leur glaciale apparition, j’attisai le feu et on peut dater de ce moment où j’imposai les paumes de mes mains sur les flammes, cette décision invraisemblable mais salutaire de ne plus jamais me taire sauf dans certains cas de figure que je ne précise pas mais à bon entendeur. J’appliquai ma décision incontinent en m’adressant au feu  lequel répondit pa de joyeux craquements et des petites explosions. Bientôt consumé par sa vigueur même, j’abandonnai ses braises muettes et ses cendres débiles; jamais plus je ne referais de feu dans le jardin en friche où VESANE plantait ses patates. Je me retournai vers moi, ça durerait ce que durerait ma langue qui, scientifiquement, a la durée de vie d’une tortue, cent-cinquante ans; un orgueil conquérant m’empara que viendraient ratifier ANNA et mon interlocuteur et les lois de bonne santé communes à tous.

              Il ne suffit plus de parler, de souffler dans un miroir pour vérifier qu’on fait toujours de la buée. Aller quelque part qu’on connaît de réalité et de vérité absolues. Un homme est venu, bravant la tempête de neige, quittant sa famille au risque de ne  pas la revoir avant six mois. Il était banquier, il m’a dit qu’une somme commençant par huit et finissant par huit était à ma disposition à sa banque et il m’a recommandé expressément de ne pas trop tarder à en faire quelque chose parce qu’on ne laisse jamais une quantité pareille de chiffres en souffrance. Je lui ai dit mon intention de tout liquider, comme si c’était déjà fait et qui  est déjà fait, au profit d’oeuvres de bienfaisance et de la mairie pour avoir un jour mon nom dans une rue de la ville inaugurée dans un quartier neuf et décor de rêve. Il avait le don d’attirer les aveux, je lui ai concédé que j’avais étudié un peu l’Architecture et les Beaux-Arts. Je lui ai dit que l’argent était le cadet de mes soucis parce que j’avais, je ne sais pas me taire pour dire des secrets sans importance, que j’avais donc une bien plus grande richesse qui s’appelle intérieure et qu’elle ne se partage pas et qu’elle ne se dispute pas mis à part chez les snobs et les cuistres. Mais ce n’était pas à son désagrément que je disais cela parce que ce n’était qu’un brave courtier ou banquier sous-fifre. Cet homme venait me parler d’argent, il tripotait une calculette à tête de chien qui aboyait quand il réussissait une addition. Il souhaitait malgré tout que je conserve une poire pour la soif mais je ne lui accordais pas cette facilité pour accréditer ma fierté en totalité et sans restriction d’aucune sorte. J’ai eu le droit de voir sa famille, une femme et quatre enfants, deux fils et deux filles en bas âge. Son fils aîné souffrait d’une grave maladie respiratoire et sa femme, d’un grave problème nerveux. Je ne pus compatir parce que je ne voyais pas en quoi je pouvais l’aider. Il est reparti avec des regards en coin de démarcheur qui prospecte les détails de la maison et des haussements d’épaules médiocres mais égoïstes. De toute façon, il me cachait quelque chose parce qu’il portait un chapeau qui ne le quitta pas le temps que nous mettions les choses au net. Il le souleva sèchement en sortant et se perdit dans la tourmente de plus belle. Je souriais sur mon seuil, pensant: un projet mené à bien et plus de peur que de mal sans se comporter autrement qu’un boxeur attaquant sans reproche. Il est deux heures sous le toit sous la neige sous le ciel. J’ai mis deux boules antibruit et je me suis enfermé dans mon corps en quête d’une douleur. J’ai fini par ressentir des picotements dans mes jambes et je me suis levé et après j’ai bu et encore bu et la maison tournait et je croyais tenir la clef de leur perdition. Tempéré, je suis revenu à la porte d’entrée, je me suis agenouillé quand des couleurs chatoyantes ont attiré mon regard, agenouillé parce que si j’avais commis la maladresse de pencher mon corps pour saisir le courrier, je me serais cassé la figure en virevoltant de tournis en vertigo et la terre n’allait pas au même rythme et ça m’était fort désagréable de lutter contre ce vent contraire. Je dis immédiatement HAWAI ma parole conserva sa droiture.  C’était ma soeur, le téléphone a sonné. J’ai rampé dans le couloir et sur la pointe de mes genoux, j’ai saisi le combiné. J’ai attendu qu’on parle. C’était ANNA. Sa voix était glacée. Je recouvrai subito mes entières facultés et retirai mes boules antibruit. C’était la première fois qu’elle téléphonait chez moi et je fus pris d’une soif incompréhensible de mouvements que je ne pus contenir; je notai la date et l’heure et les première impressions. Je me mis debout oscillant, et secouai mon bras libre dans tous les sens. Sans rien dire et la laissant parler, j’ouvrais la bouche et la refermais et grimaçais de gauche à droite par respect de ce qu’elle me disait à l’oreille et tourner ma langue sept fois  dans sa bouche. Après des palabres féminins dûs au fait que nous nous connaissons intimement, elle me fixa un rendez-vous l’après demain de l’après-demain sans façon pour un dîner à la sauvette vers sept heures ou plus tard fonction de son travail. Je répondai oui laconique elle s’en alla en m’embrassant. Je relus mes notes d’une écriture distendue vers le haut, percluse d’orgueil et de contentement. Dans l’après-midi, abattu écrasé dans le fauteuil, Ils m’appelèrent et deux voix disgracieuses et nasillardes conjuguèrent leurs efforts l’une après l’autre et ensemble pour me sermonner dans l’ordre et la discipline. Ce que je faisais n’était pas convenable, j’y remédierais en revenant sur un certain nombre de décisions prises à l’emporte-pièce intempestif. elles ignoraient que déjà.. Par contorsion j’avais assuré le relais par manoeuvres sinueuses vers le point de départ de toute vie et de la mienne unique et invariable. Quand je me fis mille voix mille pensées dans le décor de rêve de l’éternité de tous les lieux aimés précités sur le plateau herbeux dominant le croisement des chemins et que ces voix parlèrent en même temps, j’approchais du but contre-offensif. Allégé tout soudain du poids humain de  MERRY COPI ROBERI, je me sus prêt à attendre que le jour passe sous leurs yeux. Rien ne pourrait plus m’arriver. Qui choisirai-je d’être pour ce vendredi à sept heures où, à l’exception de mes voix je n’entendrai rien et ne verrai pas autre chose qu’ANNA et le décor de rêve où je la conduirai après le repas? Je dirai alors médicinalement le MOT SECRET et elle répliquera écarquillée de bonheur OUI et c’en sera fait pour toujours et la victoire en chantant sur les barrières et les balustrades et seul en un millier.

              A sept heures, ce vendredi de neige, nous étions chez elle. Elle nous attendait à l’entrée du long couloir. Nous nous embrassâmes comme les vieux amis et complices que nous étions par pensée et par omission et multiplicité. Elle nous conduisit directement à la cuisine et nous pria souriante de deviner ce qu’elle avait mitonné à notre exclusive intention. Nous pensâmes garbure et elle répondit NON, nous crûmes pot-au-feu et nous brûlions, on s’avança vers sa joie intégrale, on pencha notre nez au-dessus de la cocotte et quand elle souleva le couvercle en fonte, on découvrit émerveillés un crâne décalotté baignant dans des légumes. Ce fut un vrai repas de roi! hier, c’était hier que nous mangions chez elle et elle consacrée à nous si dévouée comme aucune femme ne peut l’être, on aurait dit qu’elle avait deviné le changement et ce que nous ferions par voie de conséquence à l’avenir.. »   ( Ça s’arrête là.)

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